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Comment François Fillon a gagné la présidentielle

Chapo

Le candidat Emmanuel Macron avait bercé d'illusions progressistes la campagne présidentielle. Un an après son élection, le Président a abandonné la recherche d'un bloc bourgeois centriste et progressiste pour se lancer dans une concurrence terrible à droite.

Lors de la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait charmé une grande partie des médias et de la population. Sans s’être caché de ne pas être socialiste, il se défendait d'être de droite, se posant en progressiste, centriste et moderne. L'avènement d’un bloc centriste libéral semblait pour la première fois possible, loin des tentatives précédentes d’un Bayrou ou d’une UDI vassalisée par l’UMP. Si des élections peuvent se gagner au centre, peut-on gouverner la France au centre? Existe-t-il une base sociale majoritaire pour un tel projet? Bien que son élection a amené un renouvellement des personnels politiques, qui nous a débarrassés avec plaisir des barons socialistes et de la droite, nous ne croyions pas une seconde qu’Emmanuel Macron gouvernerait à gauche. Cet article tentera de montrer qu’il ne cherche pas à constituer un bloc bourgeois progressiste.

Selon un récent sondage, une majorité de français.e.s considèrent désormais Emmanuel Macron (et la République en Marche) comme étant “de droite”, moins d’un an après son arrivée au pouvoir. Dans son interview par Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, le Président français avait assumé d’être critiqué pour s’attaquer à réformer tout et en même temps, nous rappelant avec regret, l’hyperprésident Sarkozy que nous aurions souhaité oublier. C’est d’ailleurs dans l’électorat filloniste que les opinions favorables à la politique gouvernementale ne cessent d’augmenter. Virage à droite ou désillusion des progressistes?

Macron dans le costume de Fillon

Le mouvement social du printemps tardait à naître mais les cheminots ont installé les luttes sociales à l’agenda politique. Les débuts hésitants de la mobilisation des étudiant.e.s contre la loi ORE ont pris de l’essor et les universités ont vu fleurir les assemblées générales. Des salarié.e.s du privé et du public s’y sont joints et le mot “convergence des luttes” était sur toutes les lèvres[1]. La réponse du gouvernement a été cinglante et comme un hommage douteux à Mai 68, l’Etat a sorti la matraque. La répression policière a été l’unique réponse d’un Président qui a martelé partout qu’il ne céderait rien contre les “professionnels du désordres” et autres “minorités d’agitateurs ”. Agiter le chiffon rouge de l’extrême gauche contre l’ordre républicain au moment de la relaxe du groupe de Tarnac serait presque une farce si, à la Zad, l’immense dispositif policier n’avait pas fait usage de grenades offensive, blessant des militant.e.s écologistes prêt.e.s à inventer un monde nouveau. Les milliers de grenades lacrymogènes et de désencerclement n’ont pourtant pas briser l’entrain de ces derniers. A la Commune Libre de Tolbiac, les occupant.e.s qui avaient mis en échec l’intervention de la police par la force de leur mobilisation et de leurs soutiens (cheminot.e.s, postiers/ères, exilé.e.s), ont finalement été évacué.e.s dans la nuit, là aussi par les coups de matraque. Les universités bloquées ou mobilisées ont tour à tour été vidées par les même procédés, mais la mobilisation continue face à l’usage systématique de la violence d’Etat. Fillon qui ne souhaitait pas “laisser s’installer la chienlit”, se rêvait en De Gaulle, il aura pour successeur Macron. La répression ne vient jamais seule, et la suite ne manquera pas de marquer le choix du Président d’occuper la droite du champ politique.

Taper sur les partisan.e.s d’un monde social différent fait partie des traditions de notre “droite républicaine”. Les dernières décennies nous ont appris qu’il faut y ajouter la chasse aux migrant.e.s. Derrière la novlangue macroniste, nos gouvernants qui se voulaient fermes, mais avec humanité, ont montré leur vrai visage. La loi Asile et Immigration a été votée, non sans provoquer un tollé chez tous les acteurs de terrain (associations, ONGs,...). On a même vu le très chiraquien Jacques Toubon perdre son calme face à ce qu’il a dénoncé comme une remise en cause des droits les plus fondamentaux. En effet entre allongement de la durée de détention, y compris des mineurs, et raccourcissement des durées d’appel des décisions de rejet de l’asile[2], les positions droitières du gouvernement ont assuré à ce dernier le soutien du Front National, et dernièrement de Trump. Valls en était friand, Fillon en rêvait, Macron l’a fait.

Si la répression et le racisme de ses politiques ne suffisaient pas à nous convaincre qu’Emmanuel Macron est plus le fils spirituel de François Fillon que l’héritier du peu glorieux Président Hollande, parlons laïcité. Car début avril, le Président de la République a proclamé un discours devant des représentants de l'Église plus proche d’un meeting de François Fillon sponsorisé par Sens Commun que de la fonction laïque attendue d’un Président. Déplorant d’une part le “lien brisé entre l’Eglise et l’Etat”[3], à la limite d’encourager les religieux à s’inviter en politique (“une Église prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation”), le Président avoue avoir une “haute idée” des catholiques. Une conviction dont nous conviendrons qu’elle n’est pas criminelle mais dont nous nous serions bien passés dans un contexte où les musulman.e.s (ou désigné.e.s comme tel) sont mis au pilori par le cortège funeste des éditorialistes qui encombrent les ondes. Plus encore, mettre sur le même plan la défense des migrant.e.s, l’IVG ou le droit à la fin de vie, au nom du “devoir de protéger la vie” dont se targuent les catholiques était osé, pour ne pas dire consternant, tant cela encourage le discours réactionnaire. Rappelons-nous que les dernières mobilisations empreintes de catholicisme ont surtout permis dans notre pays de faire redécouvrir l’homophobie débridée d’une partie d’entre eux, bien lointaine du message d’amour du Christ. Monseigneur Macron a crucifié la laïcité et joue avec le feu.

En complément, nous pouvons prêter attention aux symboles que le Président, décidément hyperactif, envoie à la base sociale de la droite des campagnes : diminution par deux du prix du permis de chasse, mise en scène d’une interview au JT du 13H de Jean-Pierre Pernaut délocalisé pour l’occasion dans un village,... Voter Macron, c’est voter Fillon. Dans les dernières enquêtes d’opinion de l’Ifop ou Opinion Way, sur des sujets aussi divers que la réforme de la SNCF, la légitimité du mouvement social et des grèves en cours ou l’évacuation par les forces de police des universités, ce sont après les électeurs de La République en Marche, les fillonistes qui soutiennent le plus la politique du gouvernement. Ainsi, ils sont 80%[4] à souhaiter que le gouvernement aille jusqu’au bout de la réforme de la SNCF, 71% à trouver injustifié le mouvement des cheminot.e.s, enfin 86%[5] (contre 76% pour les macronistes) déclarent vouloir empêcher le blocage des universités par le déploiement des forces de l’ordre.

Wauquiez en PLS (Positionnement Libéral et Sécuritaire)

Mis KO par l’offensive d’Emmanuel Macron sur son créneau politique, Laurent Wauquiez est le grand remplacé de la séquence médiatique. La droite qui se remettait difficilement de ses divisions semble effacée. A cet égard nous avons porté notre attention sur un récent sondage testant les intentions de vote des Français.e.s.[6] S’il faut prendre avec des pincettes un tel instrument qui mesure l’opinion pour une hypothétique présidentielle, il est intéressant de voir le chef de file de la droite faire un score plus proche d’un Benoît Hamon à la présidentielle que de celui d’un dirigeant d’une famille politique qui a gouverné la France plusieurs décennies. S’évertuant à se faire entendre, Laurent Wauquiez multiplie la surenchère libérale et sécuritaire.

La droite peut-elle devenir une opposition, quand les Français.e.s attribuent plus volontiers cette fonction à la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon? Laurent Wauquiez, lui, ressort les vieilles recettes. Le voilà qui répète à qui veut l’entendre que les réformes de La République en Marche ne vont pas assez loin. Dans une interview du 24 avril 2018 au Figaro il s’exprime dans ces termes : “Jamais la dépense publique n'a été aussi élevée, jamais les niveaux d'impôts n'ont été aussi forts. Jamais le nombre d'immigrés n'a été aussi important.”. Il estime finalement que le gouvernement fait dans l’annonce. Les grandes réformes qui paraissent “aller dans le bon sens” pêchent pour Laurent Wauquiez car elles ne changeraient pas grand chose : “Prenez la réforme la fonction publique. Tout devait changer. Au final, ils n'ont diminué que de 324 le nombre fonctionnaires dans un pays qui en compte des millions!”. Outre ce jusqu’au-boutisme un peu délirant, le chef des Républicains qui voit le salafisme et l’islamisme partout, avoue ne pas vouloir à tout prix “ marquer une différence avec le FN” sur les questions d’immigration. S’il se déclare contre l’union des droites, difficile de ne pas voir qu’à terme l’option s’imposera à lui, tant Laurent Wauquiez court derrière le FN et ne se distingue de la République en Marche que sur l’intensité du programme de casse sociale.

L’illusion d’un bloc libéral progressiste gouvernant au centre est passée. La France de gauche et de droite existe encore et ce clivage historique n’est pas enterré. La République en Marche et ses allié.e.s conjoncturel.le.s du Parti Socialiste et des “Républicains constructifs” (groupe dissident à l’Assemblée nationale) ont choisi leur camp. À droite toute! Une telle situation peut-elle profiter à la gauche? Quelle place alors pour le mouvement social?

Paul Elek pour Espaces Marx

[1]https://blogs.mediapart.fr/espaces-marx/blog/060418/lopportunite-qui-vi…

[2] https://blogs.mediapart.fr/espaces-marx/blog/250418/quand-le-clan-macro…

[3]http://www.leparisien.fr/politique/discours-de-macron-aux-eveques-qu-a-…

[4] http://www.ifop.fr/media/poll/4024-1-study_file.pdf

[5]https://www.opinion-way.com/fr/component/edocman/opinionway-pour-public…

[6]https://www.huffingtonpost.fr/2018/04/18/ce-sondage-un-an-apres-la-pres…

Rends l'argent ! Photo Thierry Ehrmann. 28 décembre 2016. Flickr