Note de lecture

Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique. Note de lecture

Chapo

La crise est un mot présent sur toutes les lèvres, qu'elle soit économique, politique, sociale ou environnementale. La tentative de W. Streeck affine notre perception de la crise économique. Sa thèse est le fruit d’apports hétérogènes. L'auteur dépasse ici cette binarité pour penser à nouveaux frais, de manière passionnante, les rapports entre politique et économique.

Streeck, Wolfgang, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, Gallimard, Folio Poche. Paru le 8 février 2018.

            La crise est un mot qui est sur toutes les lèvres. Elle se démultiplie, tantôt crise économique, tantôt démocratique et politique, social, environnementale par moments ou encore institutionnelle. De ce point de vue, la tentative de Wolfgang Streeck est salutaire. Sociologue de l’économie et héritier de la théorie développée par l’école de Francfort, il analyse les failles et les manquements de leurs analyses de la crise économique. Ainsi, on ne peut que se réjouir de la récente publication de son livre Du temps acheté, au format poche. Initialement paru en 2014, ce livre frappe par la difficulté à laquelle il confronte tout lecteur tenté de le faire entrer dans une famille de pensée de la crise. Si son analyse semble être le fruit d’apports hétérogènes, avec l’influence d’analyses propres aux néo-keynésiens, notamment sur l’intentionnalité des causes structurelles, elle peut également, à certains égards, se rapprocher de celle des régulationnistes, tandis que son analyse de la fin prochaine du capitalisme le fait tendre vers un déterminisme proche de celui d’auteurs marxistes. Utilisant une méthode très empirique, il mêle l’analyse statistique à l’analyse des faits historiques, renforçant la puissance de sa thèse, qui est que l’intentionnalité de la classe capitaliste est fondamentale dans la crise de ces quarante dernières années. Nous proposons ici de faire une courte recension de son livre, dans ce qu’il apporte à la compréhension de la crise économique contemporaine. Ne prétendant pas à l’exhaustivité, ce texte est avant tout une invitation à prendre connaissance des thèses du sociologue allemand de l’économie.

            Le caractère flou et parfois fourre-tout du terme de crise entraîne une mésentente sur ce que l’on peut qualifier comme telle. Définir des indicateurs capables d’annoncer la crise est donc nécessaire pour toute analyse de la situation économique actuelle. Pour W. Streeck, ces indicateurs sont de plusieurs sortes. En effet, contrairement à d’autres économistes, il n’insiste pas sur les indicateurs du déclenchement d’une crise, et notamment de la crise de 2008, qui tendent souvent à désarticuler une séquence économique de la période qui l’a précédé laquelle l’a souvent entrainé. Au contraire, donc, Du temps acheté est une analyse de la crise sur le temps long, sur toute la période d’après-guerre qui caractérise l’époque de la vie et de la mort du capitalisme démocratique. Pour Wolfgang Streeck, la crise économique date d’il y a quarante ans, et non pas de 2008. Dans son ouvrage, il identifie trois types de crises : la crise bancaire, la crise fiscale et la crise de l’économie réelle. L’avantage de cette distinction est qu’elle offre pour chacune d’elle des indicateurs bien définis. Pour ce qui est de la crise fiscale, ses indicateurs sont le niveau d’endettement de l’Etat, mais aussi de l’endettement privé, endettement auquel il dédit un développement important. Le taux de chômage, et la diminution persistante du taux de croissance, est lui un indicateur de la crise de « l’économie réelle ». Enfin le dernier indicateur, pour Streeck est la question de l’augmentation des inégalités, ce qui le rapproche de ce point de vue du travail considérable de T. Piketty. Une fois que ces éléments indiquant une crise sont bien identifiés, Wolfgang Streeck peut développer sa démonstration, qui se fonde sur le pourquoi de la crise. Il tente de sortir de cette alternative binaire entre crise endogène, et crise exogène. Dans la première version de l’alternative, partagée par certains économistes marxistes, l’économie capitaliste est vu comme un tout autonome qui se conduit elle-même vers sa propre fin. Lorsque la crise est considérée comme exogène, la cause est à trouver quasi-intégralement dans les choix politiques de dirigeants au service direct des intérêts des capitalistes, ce que l’on retrouve dans la littérature keynésienne, qui axe en grande partie sa critique sur les politiques menées par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 1980.

            En effet, il nous semble que de ce point de vue, Wolfgang Streeck ouvre une troisième voie. Inspiré par les théories de la crise développées par l’école de Francfort, Streeck décèle toutefois dès l’introduction l’un des manques de cette théorie : l’absence de place faite aux intentions des groupes sociaux, ou des politiques menées, dans la crise. Ainsi, comme pour combler ce vide, Streeck base son analyse sur les intentions du capital durant toute la phase post-Second Guerre Mondiale. Il analyse la crise qui débute dans les années 70 par une mutation du “capitalisme démocratique” vers un système néolibéral.

            Face aux révoltes de 1968-1969, le capital veut trouver un moyen de réduire les coûts de la paix sociale, laquelle se fondait sur une alliance entre le capitalisme et la démocratie conclue après la seconde guerre mondiale : la classe ouvrière acceptait l’économie de marché et la propriété privé en échange d’une démocratie politique garantissant protection sociale et hausse des niveaux de vie. Contrairement à la thèse développée par l’Ecole de Francfort, c’est ici le capital qui remet en cause le compromis d’après-guerre, et non le travail.

            Le premier temps, dans l’ajournement de la crise, est la mise en place de politiques d’inflation, dû en partie au fait que la plupart des gouvernements de la période ne pouvaient concevoir la hausse du chômage comme un moyen viable pour empêcher la hausse des salaires. Cette première étape de pacification des conflits ne pouvait cependant durer, car les détenteurs de capitaux voulurent protéger leur patrimoine. D’où l’idée d’un ajournement d’une crise inéluctable, avec comme thèse sous-jacente l’idée que le capitalisme est en lui-même vecteur de crise, et que le compromis d’après-guerre ne pouvait que reposer sur un mensonge. Le deuxième temps dans l’ajournement de la crise est alors un tour de force politique, initié aux Etats-Unis par Paul Volcker à la tête de la Fed et Ronald Reagan à la Maison Blanche, et au Royaume-Uni par Margaret Thatcher, qui met fin aux politiques expansionnistes. Cette évolution marque la rupture avec ce qui a fait le socle du compromis d’après-guerre, à savoir le plein-emploi.

            Streeck revient donc à son analyse de la triple crise. La crise bancaire, selon W. Streeck, est due au nombre de crédits trop importants accordés par les banques. La crise fiscale provient de la croissance du déficit public qui entraîne une augmentation de l’endettement étatique. Enfin, la crise de l’économie réelle, qui est une crise de la croissance. Ces trois crises s’auto-entretiennent, et font résulter des mutations irrépressibles rendant complexe l’action politique, qui aujourd’hui ne fait qu’empirer la situation. Au final, pour conclure : « la crise financière, fiscale et économique actuelle est l’issue provisoire de la longue transformation néolibérale du capitalisme de l’après-guerre. »

            L’intérêt de cette analyse est qu’elle parvient donc à remettre en cause l’opposition souvent jouée au sens de la pensée économique critique, entre causes internes et causes externes de la crise. Ici, la question de l’endogénéité et de l’exogénéité de la crise est traitée de manière fine, en faisant des politiques publiques des conséquences de la logique propre du capitalisme, tout en leur laissant une marge d’autonomie. Selon Streeck, sa conception du néo-libéralisme est d’inspiration classique, un produit d’une idéologie que Streeck fait remonter à Hayek. Ainsi, si l’endoctrinement de la théorie économique, depuis trois décennies, est en effet l’une des causes de la persistance de la crise, ce n’est pas une nécessité de la logique propre du capitalisme.

            L’une des causes, ou plus précisément des possibilités de continuité dans la crise contemporaine, est l’absence de forces de résistance assez puissantes, du fait d’un grand contrôle social des populations susceptibles de se révolter, ainsi que des “drogues de croissance alternatives”, afin de poursuivre l’accumulation dans les pays riches.  Le passage de « l’Etat fiscal » à « l’Etat débiteur », le passage du capitalisme démocratique à un capitalisme actionnarial, post démocratique semble inéluctable et irréversible

            Cependant, la question de la crise est toujours en dernière analyse la question de la sortie de crise. En effet, une analyse des déboires du capitalisme porte quasiment toujours en elle un caractère politique, en tant qu’elle vise à ouvrir des nouveaux points de vue sur les manières de conjurer cette situation. L’analyse de Wolfgang Streeck ne fait pas exception. Dans les réponses de court-terme, Streeck commence par dénoncer les politiques d’austérité, incapables de prévenir la crise bancaire, et qui ne sont d’aucun secours pour l’économie réelle en récession, et de fait, en nuisant à la croissance, ne permettent en rien de lutter contre l’endettement étatique. Les réponses de Streeck, développées dans la conclusion, s’axent sur un retour à des monnaies nationales, tout en conservant l’euro, sous la forme de la monnaie artificielle proposée par Keynes. A cela s’ajoute une politique de dévaluation. Toutefois Streeck, dans son introduction et dans d’autres articles[1], semblent rester dans l’idée, pourtant souvent critiqué, que le capitalisme va s’effondrer de lui-même, du fait des 5 problèmes auquel il ne sait pas apporter de solution : la croissance en déclin, la forme oligarchique du pouvoir, l’affaiblissement de la sphère publique, la corruption et l’“anarchie internationale”, du fait de l’incapacité des Etats-Unis de jouer son rôle de puissance surplombante et de la non-apparition d’un monde multipolaire. Pourtant, quelques incantations pour une nouvelle démocratisation, c’est à dire “l’instauration d’institutions au moyen desquelles les marchés pourraient être à nouveau l’objet d’un contrôle par la société”, sont également explorées. Wolfgang Streeck nous donne donc des pistes pour penser contre les défenseur de l’idée d’une sortie du système libéral par le haut.

Maxime Gaborit, Espaces Marx

[1] Wolfgang Streeck, How will capitalism ends?, New Left Review 87, May-June 2014.

Du temps acheté, Streeck