Analyse

L’opportuniste, l’autruche et l’internationaliste

Chapo

Petite réflexion sur les discours de la gauche sur la migration.

L’opportuniste, l’autruche et l’internationaliste

La rencontre au sommet de Victor Orbán et Matteo Salvini fut un signe on ne peut plus clair de la collusion tacite entre une partie de la droite européenne (PPE) et l’extrême droite (ENL). Quelques temps plus tard, à Chemnitz en Allemagne, les éléments les plus fascisants de l’extrême droite ont donné dans la démonstration de force. Les populismes d’extrême droite ont occupé les devants de la scène en cet été 2018. La migration s’était imposée sur la scène politique européenne au grès des années, mais c’est sans doute en 2015 qu’au détour d’un “pic migratoire” (1) monté en épingle par les médias et l’extrême droite que le sujet a trouvé une nouvelle centralité dans le débat. Que le nombre d’exilé.e.s qui se présentent à nos portes soit en constante diminution depuis cette fameuse année où la terrible guerre syrienne avait fait bondir les thermostats de l’Europe forteresse ne semble plus avoir d’impact sur les propos des commentateurs quotidien de ladite actualité. Bien heureusement, des affects plus humains de solidarité se sont opposés également aux discours dominants xénophobes et anti-migrants, venant in extremis sauver un peu l’honneur du vieux continent.

La gauche elle, se divise voire s’affronte sur le sujet de la migration. Les différentes positions de gauche se complètent ou s’opposent et il nous semblait important d'évaluer brièvement les penchants qui s’expriment au sein de la gauche populiste et la gauche radicale. Il ne s’agira pas d’assigner à tel ou tel camp une position arrêtée ou caractéristique de sa culture politique mais de souligner les discours qui traversent l’ensemble des composantes de la grande famille de la gauche.

Les opportunistes

Le sujet s’est imposé sur la scène politico-médiatique du fait de l’extrême droite et la gauche ne doit s’y opposer avec aucune ambivalence. Des idées équivoques ont hanté dans l’histoire de la gauche les différentes organisations dont elle participe des socialistes jusqu’aux communistes ou même à la gauche radicale. C’est, d’abord l’idée que l’immigration est une volonté du patronat. C’est aussi l’idée que l’immigration se fait seulement au bénéfice du capital, selon une interprétation singulière du concept “d’armée de réserve” chez Marx. L’immigration serait alors une compétition défavorable aux travailleur/se.s et un moyen supplémentaire de leur oppression. La gestion actuelle de la migration prend, dans les faits, la forme d’un système juridique inégalitaire entre employé.e.s soumis.e.s au restant du code du travail et employé.e.s dans l’illégalité. Cette situation permet, en effet, une surexploitation des travailleur/se.s, en premier lieu desquels, ces travailleur/se.s immigré.e.s qui occupent d’ailleurs bien souvent des emplois peu qualifiés, aux rudes conditions de travail. Cette situation rendrait pour certains l’immigré.e responsable de la pression à la baisse sur les salaires quand d’autres se satisfont d’une position ambiguë à ce sujet comme l’atteste la dernière sortie de Jean-Luc Mélenchon “honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux”(2) dont on ne sait si elle vise les libéraux, les immigré.e.s ou les deux. Les plus avisé.e.s noteront que la droite et les libéraux n’ont jamais eu besoin d’immigré.e.s pour s’attaquer à la casse des protections sociales et des conditions de travail ni les capitalistes pour exploiter les travailleur/se.s.

Cette idée de responsabilité de l’immigré.e s’est pourtant installée dans une partie des couches populaires et “moyennes” qui face à l’effondrement des gains de la négociation collective et ainsi de leur capacité d’action sur l’amélioration de leurs conditions de rémunération et d’emploi se sont en partie retourné.e.s contre les dernier/ère.s venu.e.s. En France, ce furent les Italiens et les Belges. Ce sont désormais les “plombiers polonais” et l’immigration du Sud. Cette dernière subit particulièrement un racisme au relent colonial prononcé. Quel rapport avec la gauche objectera-t-on? En son sein, une partie de la gauche, principalement mais non exclusivement dans sa forme populiste a redonné naissance à la tentation anti-immigrationniste qu’elle avait connue par le passé dans d’autres organisations comme le PCF de Marchais.

En effet, c’est du fait de l’existence de cette division au sein du peuple que la question de son rassemblement va chez certains provoquer la tentation de recourir au registre nationaliste ou patriotique. La volonté d’agglomérer des demandes sociales hétérogènes et d'agrandir son électorat explique en partie la volonté de certains acteurs chez les mouvements populistes européens de gauche de tenir une position entre accueil et méfiance à l’égard de l’immigration. Ces mêmes acteurs historiques de la gauche se voient désormais jouer d’une ambiguïté fautive. Il ne s’agit pas de dire que Jean-Luc Mélenchon en France, Sarah Wagenknecht en Allemagne ou certains à Podemos sont partisans d’un refus de l’immigration mais plutôt de montrer qu’existe la tentation de ne pas apparaître favorable à l’immigration auprès du public. C’est une position considérée comme plus souhaitable pour des raisons électoralistes, ainsi on n’hésite pas à dénoncer ou à rendre responsable l’immigration des problèmes économiques rencontrés.

On peut le dénoter dans les quelques sorties des uns et des autres opposant bien artificiellement chômeurs et migrant.e.s à l’instar de Jean-Luc Mélenchon en 2017 qui disait : “Ici, nous n'avons pas de quoi occuper tout le monde, puisque nous avons déjà plusieurs millions de chômeurs, de toute nationalité, par conséquent le premier devoir est de tarir le flux." (3) ou encore de Sarah Wagenknecht qui déclare “Plus de migrants économiques, cela signifie plus de concurrence pour les bas salaires dans le secteur de l’emploi.” annonçant également vouloir en finir avec la “bonne conscience de gauche sur la culture de l’accueil”(4) . À ce propos, il n’existe à ce stade dans les mouvements populistes de gauche européens que des tendances qui s’expriment de différentes manières, avec différentes intensités. Ces quelques citations de leurs figures de proue n’en sont que le symptôme, mais jouer avec les affects sombres de la division au sein des couches populaires n’est pas le rôle politique de la gauche. Pour autant, il est vrai, aujourd’hui, que tous ces mouvements, partis ou organisations proposent d’accueillir dignement les migrant.e.s qui ont déjà connu l’exil, et se sont battus avec acharnement pour ne pas réduire les critères du droit d’asile pour ne donner qu’un exemple. Il ne faudrait pas confondre la présence d’éléments discursifs opportunistes mais inquiétants avec le positionnement politique réel de ces organisations.

L’autruche

À l’opposé de ceux qui se risquent à se répandre sur le sujet de la migration quitte à parfois hurler avec les loups, on retrouve les partisans d’une gauche plus ou moins mutique sur la question. C’est un penchant sans doute plus présent dans la gauche traditionnelle mais dont les populistes ne sont pas exclus. Que ce soit par déni de la centralité du débat ou économisisme pour d’autres, certain.e.s à gauche espèrent s’astreindre à une expression politique sur des sujets classiques de la gauche : salaires, retraites, conditions de travail, protection sociale. Réside donc également une tentation de ne pas faire de la migration un sujet pour la gauche ou du moins pour certains de ne le faire que lorsque l’occasion s’y prête, par exemple lorsque le prochain Aquarius ne trouvera pas de port dans lequel débarquer et qu’il faudra dénoncer une nouvelle une fois l’indécence des libéraux et assimilé.e.s qui dans la plus grand hypocrisie sont favorables à l’accueil “mais pas chez eux” comme en avaient fait preuve les Hollande, Valls, des gouvernements précédents, ou plus récemment Macron et Collomb.

Ce sont, sans doute, de bonnes intentions qui guident celles et ceux qui sont partisan.e.s de ne pas laisser à l’agenda exclusivement les thématiques de prédilection de l’extrême droite. Pourtant déserter le champ de bataille idéologique est une erreur pour la gauche, dans une période comme la nôtre où toutes les sociétés européennes sont tour à tour frappées par le regain chauviniste, quand les frontières se ferment, quand les murs se dressent et les êtres humains sont enfermés dans des camps. Les murs et les barbelés ne résoudront pas les damné.e.s de la terre à ne pas tenter le voyage. Pourtant, les gouvernements s'obstinent, abandonnant humanité et dignité. Heureusement, les bonnes volontés ne manquent pas et partout en Europe apparaissent des associations, des réseaux de solidarité parfois d’ailleurs organisé.e.s à l’échelle transnationale. La gauche radicale comme populiste devrait comprendre que c’est à l’aune du sort réservé à l’émancipation de l’autre que l’on pourra juger nos sociétés.

Nul ne niera que la crise a permis de révéler au grand jour les logiques de classe qui structurent nos sociétés, et qu’il est indispensable que la gauche radicale ou populiste se dote d’une plateforme qui se prononce pour une transformation écologique et sociale totale du modèle de production. Néanmoins, le biais économiciste qui pousse certains à négliger la question de la migration et par là celle de l’altérité et du racisme est un écueil qui laisserait la gauche orpheline d’une véritable politique de l’émancipation. Il serait en effet une erreur de hiérarchiser émancipation collective et émancipation individuelle tant elles sont intrinsèquement liées.

L’internationalisme

Certain.e.s n’attendent plus la gauche pour contribuer à l’organisation d’une solidarité internationale. Des collines de la Roya, aux collectifs et associations en passant par les villages et petites villes qui se sont organisé.e.s pour répondre à ce qui apparaît avant tout comme une crise de l’accueil, les exemples sont nombreux d’engagements qui font vivre au quotidien les pratiques que la gauche doit incarner. Reste alors à joindre un discours unifié qui résiste aux polémiques du temps et s’attaque aux contre-vérités assénées sur les plateaux télés et depuis les pupitres ministériels. On saluera à cet égard les tribunes salutaires de quelques intellectuel.le.s comme Etienne Balibar(5) .

Il est profondément inscrit dans la culture de la gauche populiste, radicale ou communiste que le devenir de la politique est international. Si Marx imaginait un marché qui s’étendrait à l’ensemble de la surface du globe, il n’en a vu que les prémices. Nous y sommes et désormais, alors que le capitalisme est véritablement organisé à l’échelle transnationale, la nécessité pour la gauche de s’atteler à produire un internationalisme véritable, loin des échecs de la seconde Internationale, est devenu indispensable. Pour cela, l'internationalisme ne peut plus consister en une incantation répétée d’une solidarité mythique entre travailleur/se.s des différents pays. La migration est le prisme par lequel s’impose l’internationalisation du rapport à l’autre. Il est ainsi nécessaire non seulement de revendiquer a minima, la liberté de circulation et d'installation mais également d’organiser, en pratique, la solidarité réelle entre exilé.e.s et nationaux, lutter contre toutes les formes de discriminations sociales et raciales ainsi que les replis nationalistes et prendre exemple sur ces citoyen.ne.s engagé.e.s qui s’y attèlent.

Si l’on peut s’inquiéter de la présence au sein des travailleur/se.s d’idées nauséabondes et de tendances au repli sur soi, la gauche radicale ne doit ni les traiter en ennemi ni en flatter les bas instincts ni se taire. C’est en faisant la démonstration concrète des bénéfices de l’action collective pour tous et toutes par la lutte, en faisant preuve de pédagogie dans la critique que l’on peut trouver une juste solution aux contradictions au sein du peuple et retrouver au moyen d’un désir d’unité l’unification sur la base d’intérêts communs. Il est d’ailleurs nécessaire de ne pas se fier totalement à certains discours alarmistes qui tendent à présenter l’ensemble des catégories populaires comme d’horribles xénophobes. Les classes populaires sont les plus mélangé.e.s, nombreuses sont d’ailleurs celles dont le récent passé les dote de valeurs multiculturelles. Espérons que la gauche populiste, radicale et communiste retrouve sans ambiguïté la prescription de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste “Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils[les communistes] mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat”.
Paul Elek

(1) http://www.rfi.fr/europe/20160101-focus-2015-annee-crise-migrants-aylan…
(2)Tweet du 29 août sur le compte officiel de Jean-Luc Melenchon
(3)Emission "C à Vous" sur France5, 03/2017
(4)http://www.liberation.fr/planete/2018/08/22/allemagne-l-egerie-de-la-ga…
(5)https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/08/16/etienne-balibar-pour-un…

Bateau de migrant.e.s traversant la Méditerrannée