Analyse

De qui Emmanuel Macron est-il le président ?

Chapo

Réforme fiscale, ISF, etc, Emmanuel Macron est souvent présenté comme le Président des riches. Mais est-ce à dire que son électorat lui-même n'est composé que des électeurs et électrices les mieux lotis ? Pour Espaces Marx, William Aumont revient sur le paradoxe de "l'électorat Macron", bien plus hétérogène qu'il n'y parait.

            La composition sociologique de l'électorat Macron a été beaucoup commentée dans la presse et dans la sphère publique depuis l'élection présidentielle de 2017. Mais le commentaire fait face à un paradoxe : si Emmanuel Macron est souvent présenté comme le « président des riches », comment expliquer sa popularité ? Autrement dit, Emmanuel Macron a-t-il pu être élu sur une base électorale aussi étroite que celle d’une minorité de « riches », ou son élection s’explique-t-elle par un ancrage fort dans les classes populaires, malgré l’apparent tabou qui entoure cette hypothèse ? En somme, l’électorat Emmanuel Macron est-il plus hétérogène qu’il n’y paraît ?

            L’interprétation certainement la plus récurrente dans l’opposition au pouvoir est en effet celle selon laquelle Emmanuel Macron serait le « président des riches ». Cette hypothèse se retrouve d’une part, dans la rhétorique des personnages politiques qui lui sont opposés comme Jean-Luc Mélenchon[1], et d’autre part, sous la plume des journalistes indépendants à l’instar de ceux de Mediapart[2]. Toutefois, il s’agit d’apporter une précision d’importance : cette hypothèse ne se fonde pas sur une étude de l'électorat d’Emmanuel Macron, mais sur les mesures que le président met en œuvre, mesures qui semblent clairement être en faveur des « riches ». Par exemple, selon l’OFCE, la réforme fiscale permettrait aux 1% des Français les plus riches de gagner environ 450 000 € par an. De plus, la suppression de l’ISF permettrait aux 0,1% les plus riches d'économiser 170 000 € par an.

            Cette interprétation a cependant un défaut majeur. En effet, elle ne permet pas d’expliquer pourquoi une majorité de votant-e-s a décidé d'élire Emmanuel Macron, alors même que cette majorité n’est à l’évidence pas bénéficiaire des politiques évoquées plus haut. En effet, une élection présidentielle ne saurait se gagner avec un électorat composé des seuls « riches » (qui représentent a maxima 10% de la population française) quand bien même ce groupe social serait uni en un bloc derrière un même candidat. Qui sont les 55% autres qui ont voté  Emmanuel Macron au second tour ? Il nous faut donc passer un cap dans l’analyse si l’on souhaite identifier précisément la composition de l’électorat d’Emmanuel Macron.

            L’hypothèse du vote de classe dérive de la première hypothèse selon laquelle Emmanuel Macron serait le président des riches, au détriment des pauvres. Mais à cette dichotomie riches / pauvres vient s’ajouter la question de la mondialisation : les riches seraient les gagnants de la mondialisation, tandis que les pauvres seraient les laissés-pour-compte de celle-ci. 

            On a souvent présenté l'électorat de Macron par rapport à celui de Le Pen comme étant son négatif, ou plutôt même son « positif ». Candidat des cadres supérieurs, des jeunes et de l’ouverture, Macron serait en cela le strict opposé de la candidate du Front National dont l'électorat proviendrait essentiellement du milieu ouvrier, des retraités, et serait caractérisé par le repli sur soi. Bien que ces oppositions aient du vrai, elles sont à nuancer. Concernant les catégories socio-professionnelles, Sylvie Strudel affirme que « les cadres supérieurs et professions intellectuelles sont surreprésentées dans son électorat (14,7 % au lieu de 10,3 % dans l’échantillon total), mais les professions intermédiaires qui constituent le cœur de la classe moyenne sont aussi un peu plus présentes (16,7 % au lieu de 14,6 %) ; et il réalise un score estimable chez les employés (13,8 % au lieu de 16,9 %) »[3]. En outre, si Emmanuel Macron a versé dans le « jeunisme » pour séduire les primo-votants, on constate que son électorat n’est pas très jeune : la majorité (51,7%) de ses électeurs aurait entre 35 et 65 ans[4], et 9,1% de son électorat aurait entre 18 et 24 ans[5] contre 30% pour Jean-Luc Mélenchon[6]par exemple.

            Enfin, il reste certain que le choix du vote Emmanuel Macron s’est fait sur la base de « la capacité à être présent au second tour » (déterminant pour 78 % de ses électeurs contre 62 % de l’échantillon interrogé), plutôt que sur « le programme et les projets du candidat » (71 % contre 80 %) et « la personnalité du candidat » (58 % contre 59 %)[7].

            S’il apparaît clairement que c'est l'hétérogénéité de son électorat qui a permis à Macron d'être élu et de se maintenir, reste que la question de savoir pourquoi les classes moyennes et populaires votent pour Emmanuel Macron se pose. Cela pourrait s’expliquer notamment par la stratégie électorale et l’image qu’il se donne. En effet, Emmanuel Macron a su jouer sur le ras-le-bol du bipartisme, sur le sentiment national et européen, sur son aspect « jeune et dynamique », etc. Toutefois cette popularité peut aussi s’expliquer par sa capacité à aller à la rencontre des classes populaires[8], notamment pour y tenir un discours sur l’ambition et la réussite individuelle, fixant comme seul horizon les idéaux du néo-libéralisme.

            Enfin, la récente baisse de popularité dans les sondages du Président et de son Premier ministre[9] indique un effritement de son image et le début de la fin de l’illusion d’un possible ordre social-libéral, qui ne sera sans surprise que libéral. À condition de prendre en compte l’hétérogénéité de l’électorat de Macron, la voie pour récupérer des électeurs déçus du macronisme est donc ouverte à la gauche progressiste.

 William Aumont, Espaces Marx

[1] https://melenchon.fr/2017/09/11/le-president-des-riches/

[2] https://www.mediapart.fr/journal/economie/120717/emmanuel-macron-president-des-1-les-plus-riches

[3] Strudel, Sylvie, Chapitre 11 - Emmanuel Macron : un oxymore politique ?, in Pascal Perrineau, Le vote disruptif, Presses de Sciences Po, 2017, p. 217

[4] Ibid, p.217

[5] Ibid, p.217

[6] Ibid, p.187

[7] Ibid, p.212

[8] http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/10/28/a-cayenne-visite-surprise-de-macron-dans-deux-quartiers-sensibles_5207220_823448.html

[9] https://www.20minutes.fr/politique/2228183-20180227-macron-philippe-baisse-popularite-plus-bas-depuis-mai-2017