Note de lecture

Bullshit Jobs, David Graeber. Note de lecture

Chapo

Se sentir inutile à son entreprise et à la société, un mal de plus en plus répandu ? Nous analysons dans cet article le dernier livre de David Graeber [1].

Comment un système économique réputé pour son efficacité assigne-t-il des individus à des emplois inutiles ? Après avoir abordé les thèmes de la dette et de la bureaucratie, David Graeber s’attarde sur les paradoxes du travail contemporain. Bullshit Jobs fait suite à un article publié en 2013 dans la revue Strike!. L’anthropologue américain y affirmait que beaucoup d’individus pensaient occuper des emplois inutiles dont la disparition ne changerait pas la face du monde. Alors que l’on aurait pu s’attendre à un déluge de commentaires révoltés disant : « Mais qui êtes-vous pour dire que mon boulot est superflu ? », il fut assailli de messages allant dans son sens. Ceux-ci constituent le matériau du présent ouvrage.

Graeber commence par élaborer une typologie des « boulots à la con » à partir des témoignages recueillis. Il en distingue cinq sortes : les larbins, les cocheurs de cases, les porte-flingue, les petits chefs et les rafistoleurs. Entre la réceptionniste dont la principale occupation est de surveiller le stock de bonbons à la menthe, le fonctionnaire qui déserte son poste pendant six ans pour devenir expert de Spinoza sans que ses supérieurs ne s’en alarment, ou encore le consultant dont les rapports sont jetés immédiatement aux oubliettes, l’auteur nous entraîne dans les méandres de la bureaucratie (privée comme publique) moderne. Ainsi, il démontre que les boulots absurdes et inutiles sont loin d’être l’exclusivité du soviétisme. Le capitalisme n’est pas en reste lorsqu’il s’agit d’assigner les individus à des tâches inutiles.

Graeber dénonce ensuite l’idée selon laquelle les individus rêveraient d’être payés à ne rien faire. Bien au contraire, les Bullshit Jobs engendrent une profonde souffrance psychique chez ceux qui les occupent. Un employé sombre dans l’alcool. Un autre raconte l’épuisement, la déprime et l’anxiété causés par le manque d’occupation. Certains parviennent néanmoins à s’aménager des espaces de liberté. Ils reprennent des cours, rêvent à leur réorientation ou réussissent à s’absenter. Cependant, beaucoup sont forcés de faire semblant d’être débordés. Il ne leur reste que la consultation des réseaux sociaux. Un facteur aggravant de cette violence spirituelle est la perpétuelle injonction à être heureux. La psychologie positive et le développement personnel incitent les individus à ne pas se plaindre. Une employée dénonce l’enfer du slogan « Estime-toi heureux ». Il lui est impossible d’émettre la moindre remarque sans passer pour « une enfant gâtée ». Cette culpabilisation de la critique pousse les Bullshit Jobs à ne pas aborder le sujet avec leur entourage ou leurs collègues. Ils ne savent donc pas si leurs collègues perçoivent également l’absurdité de leur travail, ajoutant l’isolement à l’ennui.

L’idée que tout travail crée de la valeur est donc battue en brèche par l’existence des « boulots à la con ». La notion même de Bullshit Jobs montre bien que les gens n’ont pas une conception purement économique de leur travail. Graeber affirme que les individus raisonnent à partir d’une théorie implicite de la valeur sociale. Certes, ils n’élaborent pas de définition claire de cette forme de valeur mais ils sont capables de juger que certains emplois sont plus utiles que d’autres. Selon Graeber, cette valeur sociale correspond à la capacité de créer de la sociabilité. Il nomme ces professions les caring classes. Dans le mouvement Occupy Wall Street, dont il était un des instigateurs, il a remarqué que quasiment l’intégralité de ses sympathisants provenaient de ces « classes aidantes ». Leur révolte résulte d’un paradoxe : plus une profession est jugée utile (enseignants, infirmières, pompiers…) moins la rémunération est avantageuse. Il existerait même un rapport inverse entre valeur sociale et rétribution économique. Les individus le comprennent bien puisque de nombreux témoignages affirment qu’ils ont dû délaisser une profession utile ou épanouissante pour payer leurs factures. Cet état de fait peine pourtant à devenir un sujet politique. Les partis et les syndicats militent pour créer toujours plus d’emplois sans se soucier de leur utilité. Les individus détestent leur travail mais ne manifestent pas contre leurs « boulots à la con ». Au contraire, ils estiment normal qu’un enseignant gagne moins qu’un employé de bureau. Comment expliquer que les individus estiment que leur épanouissement passe par un travail dans lequel ils déploient leur capacité d’agir, et qu’ils ne se révoltent pas quand on leur assigne un Bullshit Job ? Afin d’éclaircir ce paradoxe, Graeber entreprend une généalogie de la « valeur travail ». Le travail est originairement rattaché au pouvoir de création divin. C’est la capacité de produire ex nihilo. En parallèle de cette construction théologique, le travail est perçu comme un chemin vers l’indépendance. Le travail salarié correspondait au life-circle service en Angleterre. Au Moyen-Âge, tous les adolescents (même ceux des classes favorisées) devaient passer plusieurs années auprès d’une autre famille comme domestique avant d’entrer dans l’âge adulte. On retrouve ce principe dans le compagnonnage qui consistait à apprendre son métier auprès d’un maître avant de travailler à son compte. Il en était de même aux États-Unis avant la guerre de Sécession. Les individus commençaient à travailler auprès d’un patron avant de monter leur propre affaire. La remise en cause du savoir-faire artisanale avec les débuts de l’industrialisation et de la standardisation de la production a remis en cause cette conception du travail salarié comme étape vers l’indépendance. Le prolétariat reste bloqué dans une adolescence permanente. Graeber montre alors que l’éthique protestante est une réponse à la contestation prolétaire. Elle envisage le travail sous le prisme du sacrifice et de l’abnégation, c’est la naissance du travail comme discipline et comme forme de contrôle social. Cependant, la conception théologique travail comme action sur l’environnement, comme création, persiste avec la vision du travail comme créateur de richesse chez les économistes classiques et marxistes. L’idée de l’entrepreneur comme créateur de richesses, qui se répand d’abord aux États-Unis, va cependant mettre à mal cette conception. Seule l’idée du travail comme discipline et abnégation va persister. Ce retournement explique que les individus restent attachés au travail quand bien même celui-ci est aliénant et inintéressant : « si le travail est une forme de sacrifice ou d’abnégation, alors c’est précisément l’atrocité du travail moderne qui autorise à le regarder comme une fin en soi […] En d’autres termes, les travailleurs tirent leur dignité et leur amour-propre du fait même qu’ils détestent leur boulot ».
Pour finir, Graeber évoque les solutions politiques pour sortir de l’ornière. Bien qu’il déclare ne pas souhaiter élaborer de propositions politiques, il aborde la question du revenu inconditionnel de base qui assurerait aux individus une vie décente et leur laisserait le loisir de se consacrer à des activités sociales et créatives.

La qualité principale de ce livre est de pointer les imperfections du capitalisme. Graeber insiste constamment sur le fait que celui-ci n’est pas un système parfaitement intégré et économiquement rationnel. Le marché peut se tromper et assigner des individus à des tâches inutiles. De même, le capitalisme n’a pas colonisé les subjectivités et transformé les salariés homo economicus appâtés par le gain. Le salaire ne suffit pas à rendre les individus heureux dans leur travail, il leur est nécessaire de se sentir utiles à la société. Les conséquences d’un Bullshit Job sont dramatiques : dépression, alcoolisme ou anxiété. Plus qu’une lutte pour l’emploi, Graeber invite la gauche à s’engager pour une forme de travail qui donne du sens aux individus. Un autre aspect intéressant de l’ouvrage est la démarche de l’auteur dans sa tentative de théorisation de la « valeur sociale ». Plutôt que de partir d’une définition normative des emplois socialement utiles, Graeber l’esquisse à partir du « raisonnement implicite » sur la valeur sociale contenu dans les témoignages qu’il a pu recueillir. De plus, l’intérêt pour le potentiel révolutionnaire des caring classes est une des forces de l’essai de Graeber. Son récit des soutiens d’Occupy Wall Street chez les « classes aidantes » fait écho aux mouvements dans les structures hospitalières en France. On peut toutefois regretter que l’anthropologue se contente d’expliquer leur indignation, sans s’intéresser à leur capacité de mobiliser au-delà de leur catégorie. Il eut été pertinent d’aborder le possible « effet de levier » dont disposent les caring classes dans l’opinion. Malgré ces points intéressants, la principale faille dans le raisonnement de Graeber réside certainement dans sa généalogie de la « valeur travail » conçue comme sacrifice et abnégation. Certes, il ne faut pas sous-estimer le fait que cette conception soit valable, elle s’exprime notamment dans les discours de la droite. Cependant, comme l’ont déjà montré Chiapello et Boltanski, le « nouvel esprit du capitalisme » a su incorporer la demande d’épanouissement de la part des salariés au profit d’une hausse de la productivité et de la rentabilité. La « réalisation de soi » et la quête de sens dans son travail ne sont donc pas des facteurs négligeables dans l’étude du monde du travail contemporain. À ce sujet, Eva Illouz et Edgar Cabanas [2] ont encore récemment abordé la question de ce « management par le bonheur » caractérisé par la recrudescence des chief happiness officer [3].

On peut également questionner la pertinence du terme de « boulots à la con » pour le cas français. Une récente étude de la Fondation Jean Jaurès a ainsi démontré que les salariés français souffraient plus d’un manque de reconnaissance que d’un manque de sens dans leur travail. 88% des actifs estiment en effet occuper un emploi utile pour leur entreprise et 78% le considèrent utile pour la collectivité. Ils affirment cependant que cette utilité n’est pas appréciée à sa juste valeur. Ces chiffres contredisent ceux avancés par Graeber, basés sur une étude menée par YouGov, qui affirme que 40% des salariés se sentent inutiles dans leur travail, aussi bien pour leur entreprise que pour la collectivité.
Malgré ces lacunes, cet ouvrage reste une contribution importante à l’étude du monde du travail contemporain. L’intérêt médiatique qu’il suscite en France n’est pas anodin. Graeber a indéniablement su saisir un profond malaise chez ceux dont le travail ne parvient plus à répondre à leur quête de sens. À ce titre, il est intéressant de le relier avec le récent essai du journaliste Jean-Laurent Cassely. Ce dernier constate que de nombreux diplômés des grandes écoles se tournent vers des métiers plus « concrets » ou « éthiques » afin de répondre à ce besoin de sens [4].

Gauthier Delozière

[1] Graeber, David, Bullshit Jobs, Editions Les Liens qui Libèrent, 2018
http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Bullshit_Jobs-546-1-1-0…
[2] Eva Illouz et Edgar Cabanas, Happycratie – comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2018
[3] Julien Brygo et Olivier Cyran, Direction des ressources heureuses, Le Monde Diplomatique, Octobre 2016
https://www.monde-diplomatique.fr/2016/10/BRYGO/56417
[4] Jean-Laurent Cassely La révolte des premiers de la classe, ARKHE éditions, 2017

bullshit job