Note de lecture

Axel Honneth, L'Idée du socialisme. Note de Lecture.

Chapo

Espaces Marx vous propose aujourd'hui la lecture du dernier ouvrage du philosophe Axel Honneth : L'idée du socialisme.

    Y-a-t-il une réponse à cette contradiction de notre contemporanéité qui fait que le mécontentement gronde chez de plus en plus de gens qui critiquent les conséquences du système économique et politique, mais que la perspective d’un avenir autre que capitaliste n’ait jamais été aussi difficilement envisageable ? C’est le défi que se propose de relever Axel Honneth dans son dernier livre traduit en français et paru en septembre,L’Idée du Socialisme. Le nom d’Axel Honneth s’est imposé aujourd’hui comme celui du nouveau représentant de la théorie critique, issue de l’Ecole de Francfort, dans les pas de Horkheimer, Adorno, Marcuse ou Habermas. Connu pour avoir développé une théorie systématique de la lutte pour la reconnaissance comme paradigme pour appréhender les luttes actuelles, le philosophe allemand nourrit depuis plus de deux décennies les débats intellectuels à gauche. Pourtant, étonnamment, son dernier ouvrage n’a que rarement été évoqué dans le débat au cours des derniers mois. La chose est encore plus étonnante au vu du projet que se donne dans ce livre le philosophe allemand, qui n’est rien de moins que d’extraire l’idée primitive du socialisme, pour développer les causes de son discrédit actuel. De cette analyse, Axel Honneth essaie de tirer des perspectives sur l’avenir du socialisme, en proposant deux manières de dépasser la décrépitude de l’idée du socialisme. Nous allons ici revenir sur les principales étapes de la réflexion du philosophe de l’Ecole de Francfort.  

Axel Honneth tente donc de définir l’idée du socialisme par ce qu’il appelle la « liberté sociale ». Là où les révolutionnaires bourgeois avaient conçu une liberté comme une réalisation individuelle, les penseurs socialistes avaient comme présupposé commun de considérer que la réalisation économique ne peut pas se faire par le libre jeu des égoïsmes mais par une coopération, de sorte que dans tout mouvement de libération d’un individu, la liberté de tous les autres est également en jeu. Cette impossibilité de se réaliser seul fonde l’idée du socialisme et permet de faire apparaître ce concept de « liberté sociale » : une liberté dépendante de la réalisation des autres.

Cependant, cette conception ne s’est pas construite sans erreurs théorico-pratiques. Ainsi, dans la seconde partie de son développement, il montre les trois écueils internes au socialisme qui conduisent à son inefficience actuelle. Dans un premier temps, la conception de la liberté comme ne se réalisant que dans la sphère économique pose un certain nombre de problèmes. En effet, cela a rendu aveugle toute une tradition du socialisme aux avancées que pouvaient contenir les libertés politiques acquises pendant la révolution. La jonction entre libertés économiques et libertés politiques, donc démocratiques, ne s’est faite, pour Axel Honneth, que tardivement et partiellement. Deuxièmement, le rapport au mouvement social entraîne lui aussi la difficulté actuelle de l’idée de socialisme. En effet, la philosophie socialiste repose sur l’idée qu’elle se fonde sur un mouvement réellement existant dans la société, ce qui conduit à l’essentialisation et la généralisation de l’intérêt du prolétariat mythifié. Cela a empêché la tradition socialiste de se réévaluer ses ambitions et ses objectifs, tout en la menaçant de tomber en désuétude dès lors que ce mouvement présent dans la société n’aurait plus de réalité tangible. Difficile de ne pas voir, effectivement, la possibilité d’auto-réfutation qui a causé du tort aux ambitions socialistes de ces dernières décennies : son échec a causé un affaiblissement du mouvement vers le socialisme, qui conduit lui-même à une réfutation de la théorie. Enfin, le troisième écueil n’est autre que la prétention de loi que s’est donné le socialisme, avec son avènement comme stade suprême de l’Histoire. Cette conception a elle aussi rendue complexe la réévaluation de ses objectifs, et a fait de l’idée de socialisme une idée invariable. Axel Honneth, cependant, ne se contente pas de réfuter ces écueils de l’idée du socialisme. En notant la puissance de fondements de ces quelques éléments, il va alors chercher à les remplacer par d’autres principes qui pourraient aiguiller l’idée du socialisme de demain.

Axel Honneth traite dans son troisième chapitre de la nature des idées socialistes à transformer pour parvenir à redonner vigueur à une transformation sociale. Il s’attaque ici tout particulièrement aux deuxième et troisième écueils : l’appui sur une lutte existante et la loi de l’Histoire. Les subjectivités actuelles sont trop transitoires et mouvantes pour fonder des intérêts objectifs d’une classe et d’un mouvement présent a priori. C’est donc sur les conquêtes institutionnelles déjà présentes que doivent se fonder les aspirations socialistes. Si Axel Honneth évoque ici, en guise d’exemple, l’instauration d’un salaire minimum, nous pouvons penser également à la Sécurité Sociale comme les germes d’une organisation socialiste, ou communiste, du travail. Cela doit contraindre le socialisme à ne pas surévaluer ses objectifs, pour se laisser une marge de réévaluation à mesure que les institutions socialistes en germe s’ancreront. Pour Honneth, cela conduit à l’abandon d’un fondement dans les collectifs sociaux, pour un fondement dans les acquis institutionnels : l’idée du socialisme doit alors s’adresser à l’ensemble des citoyens, et non plus à un groupe social particulier. Se sortir de l’idée du prolétariat comme sujet révolutionnaire, et faire l’éloge d’un expérimentalisme historique, doit cependant se compléter par une « forme de vie démocratique », qui permette de sortir d’une conception d’une société dominée par l’économie. Il faut alors réhabiliter dans l’idée socialiste des thèmes tels que la construction d’une volonté politique, en intégrant toutes les voix qui aujourd’hui se trouvent exclues. C’est uniquement dans ces conditions que pourra se réaliser le concept de « liberté sociale », et concrétiser en pratique l’idée du socialisme.

Alors certes, Axel Honneth n’offre pas, dans ce texte, une conception radicalement innovante du manque de vigueur de l’idée du socialisme et des solutions possibles. Toutefois, cette contribution de l’un des représentants les plus importants de la pensée critique mérite d’être lue. Pourtant, on peut regretter le manque d’ambition de sa nouvelle idée du socialisme. La rupture avec le système capitaliste est difficile à comprendre, car il n’identifie pas dans les avancées sociales qu’ils vantent ce qui est radicalement transformateur, si ce n’est quelques garanties économiques pour les plus précaires. Sa conception des luttes comme luttes pour la reconnaissance imbibe forcément ses réflexions, et entraîne par là une forme de réduction de l’idéal révolutionnaire, qui se résume à l’acquisition d’une estime sociale interindividuelle. La difficulté à saisir ce qu’il entend en utilisant l’expression de « socialisme de marché » en témoigne. Pour autant, nous retenons de cette lecture l’importance de la recherche dudéjà-là, qui ne peut plus se faire sur le mode de la recherche d’une base sociale déjà-révolutionnaire dans ses intérêts objectifs ou dans ses dispositions, mais en prenant appui sur des réformes et des conquêtes sociales qui posent les jalons d’une nouvelle organisation sociale.

Maxime Gaborit, Espaces Marx

L'idée du socialisme. Axel Honneth. couverture