Analyse

Retour de la ZAD

Chapo

"Les brèches sont des explorations-créations d'un monde qui n'existe pas encore"
John Holloway, Crack Capitalism

« On est déterminés et déterminées à défendre cet espace d’expérimentation hors normes, cet espace de rencontres et de transmission de savoir. À vouloir qu’il devienne un soutien et une arme aux luttes alentours, un symbole de victoire possible. Une piste d’envol ». C’est par ces paroles que se sont ouvertes les journées « Terres Communes » organisées à Notre-Dame-Des-Landes le week-end du 28 et 29 septembre. L’enjeu de ces journées de mobilisation était double. D’une part, informer sur la situation précaire de la ZAD et les projets nouvellement initiés par les occupants. D’autre part, il s’agissait de montrer aux autorités qu’elle bénéficie toujours d’un soutien massif, alors même que Gérard Collomb affirmait après les expulsions : « vous n’entendrez plus parler de Notre-Dame-Des-Landes ».

Des expulsions de mai dernier, il ne reste que quelques voitures brûlées qui viennent rappeler la brutalité des affrontements qui s’y sont déroulés. Pourtant, la situation de la ZAD est loin d’être aussi paisible qu’il n’y paraît. Les procédures de normalisation mises en place par l’État ont conduit à l’obtention de Conventions d’Occupation Précaire (COP) pour quinze projets d’une surface totale de 170 hectares. Celles-ci légalisent temporairement l’occupation de certains terrains par des habitants de la ZAD. Le sursis administratif de ces initiatives expire le 31 décembre prochain et leurs porteurs sont toujours en discussion afin de pérenniser leur situation. Les anciens agriculteurs ne souhaitant pas revenir exploiter ces terres, leur situation devrait pouvoir se régulariser. 370 hectares sont occupés par des agriculteurs résistants ayant refusé l’expropriation. Ils luttent toujours pour conserver leurs exploitations et leurs demandes devraient aboutir.
L’enjeu majeur reste le sort qui sera réservé aux 500 hectares restants. Ceux-ci sont aujourd’hui la proie des « cumulards », des agriculteurs ayant accepté les généreuses indemnités d’expropriation et souhaitant désormais récupérer le fermage. Regroupés au sein de l’association pour le maintien des exploitations légales sur l’ancienne zone aéroportuaire (AMELAZA), ils revendiquent les parcelles dont ils auraient été « dépossédés » par les zadistes. Ils sont pourtant loin d’être dans le besoin. Le montant des indemnités perçues (entre 2500 et 5000 euros par hectare) dépassait largement la valeur marchande des terrains (1200€/ha). Les divers bonus supplémentaires en fonction de la proportion de leur exploitation concernée par le projet d’aéroport, de la présence ou non de bâtiments sur la zone et de l’éventuelle propriété des terres, ont ainsi permis à certains de toucher jusque près de 350 000 euros. De plus, dans l’attente de la construction de l’aéroport, ils ont signé des COP leur permettant de continuer à percevoir les aides de la PAC alors que les terres étaient entretenues par les occupants de la ZAD. Enfin, ils ont été prioritaires dans le rachat de parcelles dans la région, leur permettant d’agrandir substantiellement leurs exploitations. Certains possèdent aujourd’hui plus de 300 hectares, le double des COP actuellement octroyées aux 15 projets de la ZAD. Notamment soutenus par la FNSEA, le rapport de forces pourrait tourner en leur faveur lorsque l’État cédera dans un futur proche les parcelles saisies au Conseil Départemental. En cas de victoire de l’AMELAZA, de nouvelles expulsions auraient lieu afin de laisser place à une agriculture productiviste.
Derrière ces démarches administratives c’est une guerre de légitimité qui se joue. D’un côté, les membres de l’AMELAZA revendiquent leur droit historique et légal à utiliser les terres expropriées. De l’autre, les zadistes revendiquent une légitimité découlant directement de leur lutte. Ils estiment que les agriculteurs ont perdu tout droit sur leurs terres dès lors qu’ils ont accepté la compensation de l’État et refusé de se battre contre le projet d’aéroport. Au-delà de la situation de NDDL, c’est donc un combat symbolique que mènent les zadistes et leurs sympathisants concernant l’usage de la propriété. Ils insistent sur l’usage collectif qu’ils souhaitent en faire en privilégiant des projets interdépendants et collectifs. Leur lutte en faveur de la défense du bocage et de la biodiversité les autorise à revendiquer le fermage face à la logique purement financière des anciens exploitants.

L’événement fut également l’occasion d’échanger avec les habitants de la ZAD et de jeter un regard lucidement optimiste sur l’expérience qui s’y déroule. On ne peut qu’être qu’émerveillé par la détermination des occupants à mener à bien leur combat. D’une lutte contre un aéroport, NDDL devient une lutte pour un autre monde. Un monde démarchandisé, déspécialisé, collectif et écologique. Ces nobles intentions n’en font pourtant pas un lieu idyllique. Les tensions internes restent fortes, notamment concernant la position à adopter vis-à-vis de l’État. Les agriculteurs de Saint-Jean-Du-Tertre ayant déposé des dossiers de COP ont ainsi vu leur exploitation rebaptisée « Saint-Jean-Du-Traître ». De même, la question du « prix libre » (chacun donne en fonction de ses ressources) ne fait pas l’unanimité. Certains considèrent que celui-ci occulte la question politique de la répartition du travail au sein de la ZAD. Un agriculteur confiait ainsi que certains résidents ont parfois tendance à jouer les « passagers clandestins », compliquant la viabilité économique de certains projets. Il considère que la démarchandisation complète des rapports sur la ZAD nécessite une réflexion collective sur la manière de rendre pérenne son système d’échange. La consommation d’alcool s’est d’ailleurs vue exemptée du système de « prix libre ». D’un commun accord, les habitants ont décidé de fixer un tarif de sorte à financer la construction de l’Ambazada, une salle de conférence et réception. Ces points de friction sont également là pour nous rappeler que nos « brèches » ne peuvent être « pures », pour reprendre la terminologie de John Holloway. La mise en place d’une nouvelle forme de société ne peut être une rupture parfaite, il y subsiste toujours des relents de nos sociétés individualistes. Cela n’enlève cependant rien au fait que Notre-Dame-Des-Landes représente un lieu d’expérimentation politique rare offrant une base concrète à la pensée d’un monde postcapitaliste.

Enfin, ces deux jours furent habités par le spectre d’autres luttes. La ZAD s’implique en effet au côté d’autres combats à travers un projet de « ravitaillement des luttes » et s’est notamment engagée au côté des migrants à Nantes. Ils ont récemment manifesté de manière commune et fournissent également des repas aux associations nantaises défendant les exilés. Dans le même temps, L’EPR de Flamanville était au cœur d’une prise de parole le dimanche afin d’alerter sur les enjeux du nucléaire et du traitement de ses déchets. La ZAD soutient également les combats similaires menés à l’étranger. Le week-end a ainsi permis de sensibiliser les visiteurs à la lutte des habitants d’Atenco défendant des terres arables face à un aéroport à proximité de Mexico. Le Mexique était à l’honneur puisque l’imaginaire zapatiste irriguait l’ensemble des prises de parole et des slogans de « Terres Communes ». Des cartes retraçant l’histoire de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale étaient vendues afin de financer l’aménagement de la Wardine, tandis que la bibliothèque consacre une vaste littérature au Chiapas dans la section « Territoires en Luttes ». Pour finir, le retour en bus vers Paris fut l’occasion d’annoncer le prochain combat : l’action de défense de la forêt Hambach du 25 au 29 octobre.
Ainsi, ces deux journées ne sont pas réductibles aux « journées portes ouvertes » de la ZAD. Certes, elles permettaient aux visiteurs d’exprimer leur soutien avec cette initiative et de découvrir les projets qui s’y déroulent. Mais à travers la mise en valeur de cette expérimentation politique unique, elles invitent avant tout à rendre pensable le dépassement du capitalisme.

Gauthier Delozière

Terres Communes