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Islam : la sécession n’aura pas lieu

Chapo

En réponse à la tribune publiée ce 19 mars dans Le Figaro pour s’inquiéter de la montée en puissance du "séparatisme islamiste" dans la République française, Zakaria Bendali d’Espaces Marx s’attache à défaire les amalgames et, chiffres à l’appui, rappelle l’attachement des musulmans de France aux institutions.

Alors que la France a une nouvelle fois été frappée par un attentat terroriste revendiqué par Daech, une grande partie de nos responsables politiques et de nos concitoyens a compris le besoin d’unité qui est le nôtre en ces périodes difficiles. D’autres en profitent au contraire pour faire avancer une rhétorique de la division qui ne profite qu’à leurs objectifs politiques immédiats, au détriment de la cohésion nationale.

Ainsi en est-il de Laurent Wauquiez, pour qui « on ne vaincra pas l’ennemi à coup de ‘‘pas d’amalgame’’ et de beaux discours ». Difficile d’être plus clair : pour le chef de file des Républicains, la réponse politique aux attentats consiste à associer perpétuellement islam et terrorisme. Comme à chaque évènement de ce type, la tentation est grande de jeter le soupçon sur l’ensemble des Français de confession musulmane dont seraient complices les militants de gauche.

Dernière illustration en date le 19 mars dernier, lorsqu’une une centaine d’intellectuels signait une tribune dans Le Figaro faisant part de leur inquiétude face à la montée du « séparatisme islamiste ». Derrière ce nouvel élément de langage se cacherait une volonté de sécession qui gagnerait peu à peu les Français de confession musulmane. La tribune les suppose sous l’emprise d’organisations hétéroclites mais pourtant toutes habitées par le même dessein aussi vague qu’inquiétant : le triomphe de « l’islamisme » sur la République. La confusion la plus totale règne dans cette tribune et il nous a paru nécessaire d’y apporter une mise au point.

Le texte se fonde sur un amalgame entre des forces de l’émancipation à gauche et « l’islamisme ». Pour avoir organisé un atelier non-mixte, le syndicat SUD Education 93 devient un des fers de lance de l’islam politique. Pour avoir organisé une réponse juridique aux agressions islamophobes, et pour avoir donné aux victimes les moyens d’emmener leurs agresseurs devant les tribunaux, le CCIF se transforme en promoteur de l’islamisme. Curieux « séparatisme » que celui qui fonde son action sur l’accès aux tribunaux de la République.

Amalgames problématiques

Cet amalgame, proche de la notion d’« islamo-gauchisme » qui fut popularisée par l’extrême-droite identitaire avant de se normaliser dans le débat public, a pour seul objet de jeter le soupçon sur les acteurs des luttes sociales en les rapprochant de manière purement fallacieuse du terrorisme qui frappe notre pays. Il est d’ailleurs pour le moins singulier d’accuser SUD, un syndicat marxiste et athée se référant encore à la Charte d’Amiens de 1912, d’accointances avec l’islamisme.

Au-delà du fantasme d’un conglomérat « islamo-gauchiste », les auteurs prolongent leur propos en déniant l’instrumentalisation de la laïcité. Celle-ci vise pourtant de manière démesurée les musulmans, présentés comme la seule confession à « poser problème ». Par exemple les prières de rue, résultat d’un manque de moyens et de lieux de congrégation qui ne permet pas aux musulmans d’exercer leur liberté de culte dans des conditions satisfaisantes, sont présentées comme une tentative prosélyte de conquérir l’espace public pour en faire une mosquée.

De l’autre côté, les processions aux flambeaux qui traversent Paris chaque année pour célébrer l’Immaculée Conception ne semblent poser problème à personne, quand bien même elles exploitent l’espace public sans y être poussées par la nécessité. Rappelons par ailleurs que ni l’une ni l’autre de ces manifestations religieuses n’enfreint la loi de 1905.

Les auteurs prétendent que les organisations qu’ils accusent voudraient « donner à l’islam une place spéciale » et « mettre à l’écart » les populations discriminées afin de leur « donner des privilèges ». Mais de quels privilèges parle-t-on ? De quelle mise à l’écart ? Est-ce qu’un atelier de discussion non-mixte de quelques heures réunissant 70 enseignants implique l’exil ou la sécession de segments entiers de la population ? Pour les associations antiracistes, il s’agit bien au contraire de s’assurer que les musulmans aient le même accès aux droits que tous les citoyens Français — dans le cas du CCIF — et d’installer des espaces de libre parole pour les victimes de discrimination raciste — quand il s’agit de l’initiative portée par SUD.

Deux poids, deux mesures

Ici, l’amalgame est fait entre un moment de débat encadré par des règles spécifiques de présence et de parole, au demeurant assez anecdotique, et une supposée volonté ségrégationniste à l’échelle de la société entière. La comparaison fallacieuse se poursuit avec une référence désolante à l’histoire sud-africaine. L’apartheid était une politique assimilable à un véritable racisme d’Etat, puisque les Noirs étaient légalement reconnus comme des citoyens de seconde zone ne jouissant pas des droits réservés aux Blancs. C’est justement pour combattre les tendances qui conduisent à ce type de situation qu’il est nécessaire pour les victimes de discriminations raciales de trouver des espaces où partager leurs expériences pour formuler des revendications politiques indépendantes. En faisant ce parallèle, c’est en fait l’existence politique des victimes de racisme qu’on entend étouffer.

Plus loin dans le texte, la confusion la plus totale règne entre le droit de certaines femmes de s’habiller comme elles le souhaitent — y compris dans le cadre d’une pratique confessionnelle comme le port du voile —, les organisations de l’antiracisme politique, et enfin une prétendue volonté suprématiste des musulmans de France, puisque c’est subitement leur religion toute entière qui refuserait d’en côtoyer d’autres.

Or, c’est justement parce qu’ils « aiment la démocratie » et « veulent vivre avec tout le monde » sans craindre d’être victimes de discriminations que les musulmans et autres personnes issues de l’immigration ont vocation à se donner une expression politique. Qu’est-ce qui permet aux auteurs d’affirmer que l’organisation d’une conférence non-mixte sur le racisme signifie volonté de remplacer la démocratie par l’islamisme et d’« enfermer les femmes » ? Ce qui au départ n’était qu’une attaque contre un syndicat, un parti et une association minoritaires glisse assez vite vers le soupçon jeté sur l’ensemble des musulmans : on ne sait pas très bien où les auteurs tracent la ligne de démarcation entre les « Français musulmans qui aiment la démocratie » et ceux qui seraient impatients de voir s’installer chez nous un califat.

L’universalisme républicain défendu par les auteurs représente certes un beau programme mais on voit aujourd’hui partout des exemples de la mise à l’écart croissante des Français musulmans et issus de l’immigration — dans les taux d’inscription électorale et de représentation politique, ou encore dans les discours stigmatisants véhiculés sans relâche dans les médias — qui nécessite de fait une réponse politique.

L’universalisme républicain en questions

« Les mêmes lois pour chacun de nous », proclament les signataires, et c’est justement la base de l’action du CCIF, pourtant dépeint ici comme un cheval de Troie de l’islamisme. Leurs questions rhétoriques masquent mal l’objectif de cette tribune : faire glisser le sujet de l’antiracisme vers celui de l’islamisme, et déployer la rhétorique habituelle des islamophobes : suspicion généralisée à l’encontre des musulmans qui préféreraient imposer à la France une loi religieuse, « les lois de leur caste », plutôt que vivre au sein de la République ; menace d’une « guerre de religions » à venir ; comparaisons douteuses avec le « totalitarisme » ; rhétorique guerrière…

À ce stade du texte, on a déjà oublié la pratique des réunions non-mixtes, qui faisait pourtant l’objet des récriminations originelles de la tribune. On est tombé plutôt dans la plus pure rhétorique complotiste, selon laquelle les initiatives antiracistes seraient en fait les chevaux de Troie d’un « islamisme » qui « avance masqué » et menace « la souveraineté démocratique » car il voudrait « dominer » la France. On n’est pas loin de la rhétorique du « grand remplacement » abondamment relayée par l’extrême-droite, puisque les auteurs mettent en garde contre une soi-disant « conquête politique et culturelle » sans aucun fondement.

Mais qu’en est-il vraiment de l’intégration des Français musulmans au système politique national ? Que peut nous dire une démarche scientifique rigoureuse face aux obsessions des signataires ? L’étude statistique représentative la plus récente menée sur le sujet, par les soins de Sylvain Brouard et Vincent Tiberj (Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque, Presses de Sciences Po, 2005), portait sur deux échantillons : l’un issu de l’immigration maghrébine, africaine et turque, à majorité musulmane, et l’autre représentatif de la population française non-issue de l’immigration.

Au désespoir des alarmistes, les enquêtés des deux échantillons se distinguent très peu. Ceux issus de l’immigration ont les mêmes préoccupations politiques que le reste des Français : ils s’inquiètent prioritairement du chômage, des inégalités économiques et des problèmes de logement, et sont donc « loin d’être en marge ou en rupture avec la société française et ses principales valeurs ».

Des études scientifiques en contradiction avec la tribune du Figaro

Les deux échantillons ont le même degré de confiance dans les institutions républicaines, même si les enquêtés issus de l’immigration « se démarquent par une forme de légitimisme à l’égard des institutions et du modèle hexagonal » puisqu’ils sont 62% à juger que « la démocratie fonctionne bien », contre 56% de l’échantillon représentatif de la population globale. Ils font en outre davantage confiance à leurs dirigeants puisqu’à l’exception des politiques de logement, pour lesquelles ils sont particulièrement défavorisés, « ils sont toujours plus positifs sur l’action du gouvernement que l’échantillon-témoin ».

On retrouve des chiffres similaires dans des études plus récentes, quoique moins représentatives du fait de leur caractère localisé. Ainsi, l’enquête menée sous la direction de Gilles Kepel à Clichy-sous-Bois et Montfermeil en 2011 révèle une population issue de l’immigration pour qui « le coeur du problème est l’emploi » et qui considère à 55% que « la politique est importante », un taux semblable à celui de la population nationale.

Par ailleurs, les enquêtés de Gilles Kepel — qui sont d’origine étrangère à 70% et musulmans aux deux tiers — se distinguent tout comme ceux de Brouard et Tiberj par leur légitimisme à l’égard des institutions. En témoigne ce passage édifiant : « Contrairement à ce qu’auraient pu imaginer ceux qui voient dans les quartiers populaires des banlieues des zones de non-droit où une population communautarisée serait arc-boutée contre les ingérences de l’État, l’ouverture du commissariat à Clichy-Montfermeil a suscité des attentes importantes chez les habitants, qui y ont vu l’un des éléments du retour à la normalité, le signe qu’ils ne seraient plus abandonnés des pouvoirs publics et pourraient mieux jouir de leurs droits de citoyens ». Curieux sécessionnisme que celui qui appelle de ses vœux l’ouverture d’un commissariat.

En retournant vers l’étude de Brouard et Tiberj, on constate également que les enquêtés de la population étudiée sont plus attachés que l’échantillon-témoin à des institutions spécifiques : 74% d’entre eux considèrent qu’il serait grave de supprimer des partis politiques (contre 67% de la population globale), et 82% d’entre eux feraient le même constat face à une suppression de l’Assemblée nationale (contre 79% de la population globale).

Un attachement des Français d’origine maghrébine aux institutions républicaines

Ce surcroît d’attachement aux institutions républicaines chez les Français d’origine maghrébine, africaine ou turque est d’autant plus surprenant qu’il va de pair avec une relégation socio-spatiale importante. Ainsi, le taux de non-inscription aux listes électorales est trois fois plus élevé chez cette population issue de l’immigration que chez la population témoin. Ces catégories sont aussi notoirement sous-représentées parmi le personnel politique. Brouard et Tiberj expliquent ce paradoxe par l’attachement des personnes issues de l’immigration « à un modèle démocratique qui n’a généralement pas cours dans le pays d’origine de leur famille ». Ils concluent le volet politique de leur analyse en ces termes : « On est loin de l’image d’une communauté portant des revendications segmentées pourtant parfois évoquée dans les médias. La création d’un parti “des musulmans de France” ou des immigrés de France ne semble donc pas à l’ordre du jour ».

Si l’on s’intéresse enfin aux résultats électoraux récents, la thèse du séparatisme est à nouveau remise en cause. Malgré leur fort taux de non-inscription, qui concerne principalement les segments les plus âgés de la population, les immigrés se rendent aux urnes dans des proportions semblables à celles de la population nationale. Kepel trouve ainsi un taux de participation électorale déclaré d’environ 80% à l’élection présidentielle qui précède son enquête de terrain.

Ce qu’il faut dire, c’est que les électeurs issus de l’immigration ou de confession musulmane votent massivement à gauche. On se souvient ainsi des 86% du Parti Socialiste auprès des électeurs musulmans lors de la présidentielle de 2012, mais aussi des 21% réalisés par les partis d’extrême-gauche, pourtant laïques et athées, auprès de ces électeurs lors de la même élection. Plus récemment, on se souvient des 37% de votes Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2017exprimés par cet électorat.

Comment expliquer qu’une population supposément sécessionniste, qui voudrait voir la loi religieuse se substituer à la loi républicaine, vote aussi massivement pour les partis les plus attachés à la laïcité, et les plus anticléricaux historiquement ? Peut-être ces électeurs ne doivent-ils pas être prioritairement définis par leur appartenance confessionnelle, mais plutôt par les conditions matérielles difficiles dans lesquelles ils vivent et qui les amènent logiquement vers un vote de gauche.

Craindre le séparatisme des musulmans de France est une absurdité

Un tel constat est renforcé par leurs sujets de préoccupation principaux ; à savoir le chômage, les inégalités sociales et le logement plutôt que les droits des immigrés. L’existence d’une convergence entre l’électorat musulman et les forces progressistes de gauche en dit certainement davantage sur la situation de précarité dans laquelle se trouvent ces électeurs que sur une infiltration fantaisiste des organisations de gauche par l’islamisme radical.

Plus que la crainte déplacée d’une « guerre de religions », c’est donc toute forme de revendication politique des Français musulmans ou issus de l’immigration qui irrite les auteurs de cette tribune, qui voudraient nous faire croire qu’un atelier réunissant quelques dizaines d’enseignants à l’initiative d’une section syndicale départementale « menace la liberté en général ».

À force d’entretenir le soupçon à l’encontre des musulmans et d’attiser les braises d’une guerre civile dont on ne sait plus trop s’ils la craignent ou s’ils l’appellent de leurs vœux, les tenants du discours islamophobe qui se déploie de l’extrême-droite jusqu’à une partie de la gauche risquent de provoquer la division contre laquelle ils prétendent vouloir nous mettre en garde.

Quand la moindre pratique religieuse visible — à l’instar du port du voile, auquel 65% des Français musulmans sont favorables — est assimilée à un complot prosélyte minoritaire, c’est en fait l’ensemble des citoyens de confession musulmane que l’on accuse, en dépit de la démarcation factice faite entre les « islamistes » et ces « musulmans qui aiment la démocratie ». Dans les faits et comme nous venons de le voir, la grande majorité des musulmans se caractérise à la fois par son attachement aux institutions républicaines et aux prescriptions coraniques. Il n’est nulle contradiction là-dedans.

Les signataires seront donc certainement rassurés de constater qu’en allant au-delà des discours stigmatisants et en observant la réalité avec rigueur, on s’aperçoit qu’il n’y a guère de raisons de craindre un « séparatisme » des musulmans de France. Ceux-ci sont pleinement intégrés à la communauté politique nationale, n’en déplaise à ceux qui voudraient les mettre à l’écart de celle-ci.

stop à l'islamophobie