Analyse

Hommage à Immanuel Wallerstein

Chapo

Le sociologue (mais aussi historien et philosophe) américain Immanuel Wallerstein vient de décéder. Il allait avoir 89 ans. Avec lui disparaît une figure tutélaire de l'altermondialisme, en même temps qu'un chercheur marxiste particulièrement fécond. Louis Weber lui rend ici hommage.

Le sociologue (mais aussi historien et philosophe) américain Immanuel Wallerstein vient de décéder. Il allait avoir 89 ans. Avec lui disparaît une figure tutélaire, comme on peut le lire ici et là, de l'altermondialisme, en même temps qu'un chercheur marxiste particulièrement fécond.

Il n'aura survécu que deux mois à peine à son plus récent Commentaire (Commentary). Ces textes, courts et incisifs, diffusés largement, donnaient avec une régularité de métronome (tous les 15 jours et sans interruption depuis le 1er octobre 1998), son point de vue sur la situation dans le monde. Le dernier en date, le numéro 500, publié le 1er juillet dernier sonnait comme un adieu : « Je me suis consacré à écrire ces commentaires avec une parfaite régularité. Mais personne ne vit éternellement, et il ne m'est pas possible de continuer à écrire ces commentaires plus longtemps. »

Historien, Wallerstein s'est appuyé sur l'héritage de Fernand Braudel, notamment sur l'importance des durées longues et sur le concept d'économie-monde. A partir de là, il a développé lui-même la notion de système-monde. Pour lui, un système-monde est une vaste unité socio-spatiale résultant de l’organisation, plus ou moins durable, de relations à la fois économiques, politiques et culturelles entre une multiplicité d’unités différentes (tribus, ethnies, peuples, cités-Etats, royaumes, etc.). Dans ce cadre, il considère que le sous-développement des pays du Sud est dû à leur place dans la structure de l'ordre économique international actuel. Aujourd'hui, tous ces pays sont pris dans la globalisation et appartiennent ainsi à une semi-périphérie ou à une périphérie du même système-monde, dont les « pays riches » (schématiquement, ceux de l'OCDE, Etats-Unis en tête), constituent le « centre ».

Wallerstein a dirigé le Centre Fernand Braudel pour l’Étude de l’Économie, des Systèmes historiques et des Civilisations à l'université de Binghamton (New York), le principal centre d’analyse des systèmes mondiaux, qui attirait des chercheurs de tous les pays. Les rapports avec Braudel ne se réduisaient cependant pas aux classiques relations maître/disciple. Gus Massiah, l'ancien président du Cedetim et complice de longue date de Wallerstein, notamment au sein du Conseil international du Forum social mondial, raconte ainsi que, interrogé à propos de son « disciple américain », Braudel a demandé de qui il s'agissait. Quand l'intervieweur lui a dit Wallerstein, il s'est récrié : « Mais Wallerstein n'est pas mon disciple ! Il m'a certainement appris plus de choses que je ne lui en ai enseigné ! »

En fait, les travaux novateurs de Wallerstein ont pris racine dans les débats d'un séminaire que Samir Amin, autre grand altermondialiste décédé l'an dernier, organisait dans les années 1960, alors qu'il présidait l’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP) de l'université de Dakar. On pouvait y rencontrer « les ténors de la pensée mondiale de l’époque, dont l’ancien président du Brésil Fernando Henrique Cardoso, Celso Furtado ou Immanuel Wallerstein, pour discuter et construire les réseaux intellectuels de la pensée du Sud », selon un article de l'ancien ministre ministre tunisien de l’économie et des finances, Hakim Ben Hammouda (Le Monde du 14 août 2018). Wallerstein travaillait là principalement avec des spécialistes de l'accumulation à l'échelle du monde, à partir de situations nationales ou régionales déterminées (l'Amérique latine pour André Gunder Frank, l'Afrique pour Giovanni Arrighi et Samir Amin, l'Europe pour Wallerstein) qui écriront des ouvrages majeurs qui allaient bousculer la réflexion dans les partis communistes. Ils contestent en effet la notion d'« étape » que les sociétés devraient obligatoirement franchir (sociétés primitives, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme). Ce qui les conduit à considérer que les thèses marxistes, sur le passage du féodalisme au capitalisme et sur la question de la possibilité ou non de « sauter » la phase du capitalisme, traduisaient surtout une réalité, et par conséquent une pensée, européenne. Ailleurs dans le monde ont existé par exemple des empires non féodaux, à commencer par la Chine, d'où leur intérêt pour les questions culturelles et les civilisations.

Ces auteurs sont aussi des partisans et parfois des inventeurs de la théorie de la dépendance. L'Ecole de la dépendance soutient que la pauvreté, l'instabilité politique et le sous-développement des pays du Sud est la conséquence de processus historiques mis en place par les pays du Nord, avec pour résultat la dépendance économique des pays du Sud. Elle contredit la théorie dominante selon laquelle les pays sous-développés ne seraient pas assez intégrés dans le système mondial et que la solution serait dans la modernisation et l'industrialisation. Pour la théorie de la dépendance, en revanche, ces pays sont intégrés dans le système-monde, qui les met structurellement en état de dépendance.

Chercheur, enseignant particulièrement apprécié par ses étudiants ou les personnes assistant à ses conférences, Wallerstein était aussi un militant engagé. Il n'est donc pas étonnant qu'on le retrouve, tout comme beaucoup de membres des réseaux qu'il avait contribué à constituer, parmi les initiateurs des premiers forums sociaux. Il était depuis l'origine un membre actif du Conseil international des forums sociaux. Mais il ne se contentait pas de participer à des tribunes, il n'hésitait pas à descendre dans l'arène, une arène certes bienveillante. Dans un article publié au nom d'Attac sur Médiapart le 4 septembre, Christophe Aguiton et Gus Massiah rappellent ainsi « un souvenir, parmi tant d’autres : au Forum Social Mondial des Etats-Unis, à Détroit, en juin 2010, il était au centre de discussions animées de plusieurs heures avec une audience enthousiaste de centaines de jeunes assis par terre. »

Contrairement à d'autres marxistes de cette mouvance altermondialiste, Wallerstein n'était pas « campiste ». Il accordait assez peu d'importance, contrairement à Samir Amin et de nombreux militants issus des pays dominés, à l'affrontement des deux camps avant 1989. Ce qui le rendait naturellement plus critique envers l'Union soviétique que beaucoup d'autres marxistes. Cela avait des conséquences durables que l'on retrouve dans ses commentaires. Pour lui 1968, à l'échelle du monde bien entendu, ne marquait pas le triomphe du néo-libéralisme mais, au contraire, une rupture idéologique fondatrice pour le capitalisme à travers le surgissement des dimensions culturelles et civilisationnelles du changement.

Il y revient dans dernier Commentaire, avec la pointe d'humour qui caractérise ses écrits : « C’est l’avenir qui est plus important et plus intéressant, mais il est intrinsèquement inconnaissable. En raison de la crise structurelle du système du monde moderne, il est possible, possible mais pas absolument certain, qu’une utilisation transformatrice d’un nouveau 1968 soit réalisée par quelqu’un ou par un groupe. Cela prendra probablement beaucoup de temps et se poursuivra après la fin des commentaires. »

Louis Weber

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