Analyse

Notre-Dame-des-Landes : une victoire de la gauche et de l’écologie

Chapo

L’opposition à l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes a été soutenue, principalement, par la gauche non-socialiste. En témoignent les sondages qui montrent que l’électorat de gauche s’y oppose le plus clairement. Que ce soit un exécutif de droite qui enterre le projet n’y change rien. Bien au contraire, cela démontre l’importance du combat politique pour la gauche, capable de conquérir l'hégémonie.

Le 18 janvier 2018, le premier ministre Edouard Philippe annonce l’abandon du projet controversé datant d’il y a plus de cinquante ans : la construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, à vingt kilomètres de Nantes, au cœur de la Loire-Atlantique. Les luttes, qu’elles soient juridiques ou d’occupation, ont permis de parvenir à cette situation. Cependant, les personnes activement militantes ont eu besoin de soutien dans la population. Qu’en est-il de ce soutien ? Le référendum controversé de juin 2016, à l’échelle de la Loire-Atlantique, a permis de mettre en évidence une opinion divisée sur cette question, le « oui » l’ayant emporté à 55,2%, avec une participation de 51%. Qui est donc ce peuple qui s’oppose au projet d’aéroport ? Peut-on le positionner dans le spectre politique ?

Plusieurs déterminants ont évidemment joué dans le vote. La proximité avec Notre-Dame-des-Landes est un premier indicateur. Plus les électeurs/trices se situaient près de la zone d’aménagement, plus le vote défavorable était important. A Notre-Dame-des-Landes, le « non » atteint les 73,6%, tandis qu’il atteint plus de 62% dans les six communes situées à moins de 10 kilomètres.[1] A partir d’une distance de 15 kilomètres, cependant, c’est le « oui » qui l’emporte sur le « non ».

Cependant, la distance n’explique pas tout. Des villes très éloignées de Notre-Dame-des-Landes s’y sont majoritairement opposées, quand des villes proches ont, elles, voté favorablement. Si la distance n’explique pas tout, c’est précisément parce que la tendance idéologique est polarisée en ce qui concerne l’avis sur le projet : la gauche non-socialiste s’y oppose de manière très claire, tandis que la droite y est principalement favorable.

A l’époque du référendum, le chercheur en géographie et en sociologie électorale Jean Rivière avait montré que le vote « non » était un vote de gauche[2], à partir des données des 212 communes de Loire-Atlantique. En effet, sur les 33 communes qui avaient voté majoritairement contre le projet, 26 d’entre-elles avaient vu une liste unitaire de gauche arriver en tête des élections régionales de 2015, soit 78.78% des communes ayant refusé le déplacement de l’aéroport. La carte du « non » correspond aux quartiers et communes où la gauche est forte, contrairement aux endroits où le « oui » est fort, qui correspondent, notamment à Nantes, aux beaux quartiers dans lesquels Bruno Retailleau, tête de listes LR aux régionales de 2015, avait fait de très bons scores.

Un sondage n’est pas un outil infaillible. Mais s’il a des limites, il permet toutefois d’appréhender certaines dynamiques. Ainsi, un sondage de l’Ifop avant le référendum, sur la population de Loire-Atlantique, a montré les divergences idéologiques des pour et des contre[3]. A l’époque, les sympathisant-e-s du Front de Gauche et d’Europe Ecologie les verts sont les seuls majoritairement opposés à l’aéroport, à hauteur de 57% au Front de Gauche, et 85% à Europe Ecologie les Verts. Une majorité de sympathisant-e-s du Parti Socialiste (68%), du Modem (69%), des Républicains (64%) et du Front National (61%) était en faveur du projet. Ainsi, le cœur de l’opposition se trouvaient dans les franges non-socialistes de la gauche.

Un nouveau sondage, la veille de la décision d’abandonner le chantier, montrait également le rejet de ce projet par la gauche (non-socialiste). A l’affirmation, « l’abandon d’un tel projet par le gouvernement serait un mauvais signal pour le développement économique et les investissements en France », 53% des français-e-s répondent de manière favorable. Là encore, seule la gauche non-socialiste est majoritairement en désaccord avec cette affirmation. 63% des sympathisant-e-s France Insoumise et 62% des sympathisant-e-s EELV se disent en désaccord avec cette affirmation, contre 43% pour les proches du PS, 44% pour les proches de LREM, 43% pour les sympathisant-e-s Les Républicains et 44% pour les sympathisant-e-s du Front National[4].

Au lendemain de l’annonce de l’abandon du projet, de nouveaux sondages publiés par Harris Interactive et Elabe, montrent qu’environ 74% des individus interrogés sont en accord avec la décision du gouvernement, avec toujours cette forte tendance à être plus radicalement favorable à l’arrêt du projet dès lors que l’on se considère de gauche. Ainsi, selon une étude Harris Interactive, 89% des sympathisant-e-s France Insoumise se disent en accord avec la décision du gouvernement, contre 78% des sympathisant-e-s PS, 75% des sympathisant-e-s La République en Marche, 66% des sympathisant-e-s Les Républicains et 78% des sympathisant-e-s du Front National[5]. Certes, il n’est pas possible de définir de manière extrêmement précise les dynamiques qui se sont mises en place, et les déploiements de l’opposition, du fait notamment des différentes populations prises en compte dans ces différents sondages, et des manières très différentes d’interroger les individus. Toutefois, alors qu’au moment du référendum, à l’échelle de la France, 6 Français sur 10 se déclaraient hostiles au projet, ils sont aujourd’hui plus de 7 sur 10 à se montrer favorable à son enterrement. Or, l’ensemble des sondages réalisés à l’époque montre bien que cette opposition venait principalement du socle social de la gauche non-socialiste.

Il est donc inutile de bouder notre plaisir vis-à-vis d’une décision du gouvernement qui confirme que les luttes sociales et politiques peuvent payer, parfois contre les principaux/ales élu-e-s de « gauche », à condition qu’elles se déploient dans des électorats qui y étaient a priori majoritairement hostiles. De plus, les taux d’accord à gauche avec la décision du gouvernement, qui oscillent entre 80 et 90% en fonction des sympathies partisanes, sont un signe des évolutions idéologiques des sympathisant-e-s de gauche, plus à même de prendre en compte la dimension écologique dans la perspective d’une transformation sociale. La décision du 18 janvier doit donc être comprise comme la victoire d’une idée partagée par la gauche et l’écologie politique, et doit nous pousser à réfléchir sur les manières de lutter pour que ce succès, qui intervient dans une situation politique morne, ne soit plus si « unique ». C’est pourquoi, si ces quelques remarques ont tenté de mettre en évidence le socle du soutien à l’opposition, le travail doit être prolongé par des réflexions visant à comprendre comment un tel agencement complexe de formes militantes très hétérogènes, a permis de parvenir à cette victoire.

 Maxime Gaborit, Espaces Marx

[1] Ifop, La Loire-Atlantique dit « oui » à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Département Opinion et Stratégies d’Entreprises, N°138, juin 2016

[2] Huet, D. et Lindgaard, J, « Notre-Dame-des-Landes: un non de gauche », Médiapart, 29 juin 2016. Lien URL : https://www.mediapart.fr/journal/france/290616/notre-dame-des-landes-un-non-de-gauche

[3] Ifop, Les habitants de Loire-Atlantique et l’éventualité d’un référendum sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, mars 2016. Lien URL : http://www.ifop.com/media/poll/3313-1-study_file.pdf

[4] Ifop, Les Français et l'aéroport de Notre Dame-des-Landes, janvier 2018. Lien URL : http://www.ifop.com/media/poll/3949-1-study_file.pdf

[5] Harris Interactive, Réaction des Français à l’annonce apr Edouard Philippe de l’abandon du projet de construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et de l’extension de celui de Nantes-Atlantique, 18 janvier 2018. Lien URL : http://harris-interactive.fr/opinion_polls/reaction-des-francais-a-lannonce-par-edouard-philippe-de-labandon-du-projet-de-construction-de-laeroport-de-notre-dame-des-landes-et-de-lextension-de-celui-de-nantes-atlantique/

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