Analyse

Controverse sur la "remontada picarde"

Chapo

Un article pour revenir sur la note de la fondation Jean Jaurès (Un an après : retour sur la « remontada picarde » de François Ruffin aux législatives de juin 2017, Fondation Jean Jaurès, 23 juin 2018,). Comment expliquer la "remontada" du candidat Insoumis arrivé pourtant en ballotage défavorable au second tour? Peut-on attirer les "fachés mais pas fachos"? Quels potentiels à gauche pour le second tour? Autant de questions qui méritent de revenir sur les enjeux du déploiement électoral à gauche.  

La fondation Jean Jaurès a publié le 13 juin 2018 une note intitulée « Un an après : retour sur la « remontada picarde » de François Ruffin aux législatives de 2017 » dans laquelle, elle entend comprendre les raisons de la victoire du député insoumis au second tour. Il était arrivé en situation de ballotage défavorable, obtenant 24,32% des voix contre 34,13% pour Nicolas Dumont, son adversaire La République En Marche (ex-PS), dans la 1ère circonscription de la Somme. La note, revient sur les enjeux de la campagne du député Insoumis dans une circonscription ouvrière historique (anciennement communiste) ayant souffert de la désindustrialisation forcée. Sept sites industriels ont fermé entre 2000 et 2016 et le Rassemblement National (ancien Front National) y réalise depuis quelques années de très bons scores. Au premier tour, le candidat Front National, Franck de Lapersonne avait recueilli 15,94% malgré une campagne mal engagée, le parachutage du candidat et sa faible présence sur le terrain n’ayant pas enthousiasmé les sympathisants du parti. Dans ces circonstances particulières, la percée de François Ruffin au deuxième tour est vue par certain.e.s comme une « remontada » exceptionnelle, un cas d’école pour la gauche. 

Si Espaces Marx a voulu revenir sur cette circonscription particulière, c’est qu’aujourd’hui elle pose la question d’un débat plus large au sein de la gauche: quel est le potentiel de déploiement pour la gauche radicale et/ou la France Insoumise? Existe-t-il véritablement des « faché.e.s mais pas fachos » qu’il reste à convaincre de voter comme l’assène Jean-Luc Mélenchon dans ses meetings ? Peut-on reconquérir l’électorat populaire et/ou ouvrier du Rassemblement National ? Le potentiel à gauche se trouve-t-il ailleurs? Nous n'avons pas ici la prétention de répondre à ce vaste débat mais plutôt à mettre en garde contre une lecture trop hâtive des éléments mis en avant dans cette note. La lecture populiste du cas picard semble bien empressée d’y trouver un cas d’école pour justifier le tournant stratégique engagé par Jean-Luc Mélenchon et ses partisans allant parfois en contresens avec les enseignements de la note de la fondation Jean Jaurès.


La spécificité picarde

Une campagne populaire plutôt que populiste 

François Ruffin annonçait vouloir « les faire plus chier que le FN », ou déclarait encore « Ici, il y a un fond rouge, mais s’est mise dessus une couche de brun, il faut la nettoyer! ». L’électron libre de la France Insoumise a le don de surprendre par ces coups d’éclats médiatiques ou ses initiatives qui sortent de l’ordinaire du répertoire de la gauche. Pourtant, comme le souligne la fondation Jean Jaurès sa campagne s’apparente plutôt à une campagne classique de rassemblement de la gauche.  Les voix à s’exprimer à gauche en dehors de sa candidature ne représentent en effet que 7% des suffrages (1). Il a entre autre reçu le soutien des mairies communistes de la circonscription (notamment de Flixecourt, siège de sa campagne) et de l'ancien député communiste de la circonscription (Maxime Gremetz). Le député insoumis a mis en scène son rapport aux ouvriers avec la distribution et la projection de son désormais célèbre film Merci Patron! ou avec la de remise de son prix (César) aux ouvriers de Whirlpool. Il a occupé le terrain, et littéralement mouillé le maillot en créant une équipe de football amateur pour jouer avec les clubs locaux et recréer des liens sociaux et des moments de convivialité (2). Enfin, il a axé sa campagne sur une thématique qui avait fait la force des communistes : les désastres sociaux du capitalisme et la responsabilité des grands patrons, la question de l’emploi, la fierté ouvrière (« culture communiste productiviste (3) »), etc…On peut même noter une certaine frilosité sur la question écologique. La fondation Jean Jaurès remarque à propos de la polémique ouverte dans la circonscription sur la « ferme des milles vaches » un « un discours nuancé sur cette question mêlant critique du productivisme mais également (toujours et encore) ravage du libre-échange» (4).  Nous pouvons ainsi relever qu’il s’agit d’une une stratégie assez classique à gauche. Peut-être peut-on voir une influence populiste dans l’inventivité qu’il a déployé pour redonner de la fierté à la culture locale picarde en s’appropriant certains de ces symboles (personnage de Lafleur). Cette belle réussite vient donc probablement de l’intelligence du député et ses partisan.e.s qui ont réussi à déployer leur action militante sincère et à faire appel aux réalités vécues des habitant.e.s bien plus qu’à l’adoption d’un mot d’ordre et d’une stratégie populiste.  

Le réflexe anti-Macron d'une circonscription populaire 

La note de la fondation remarque une attitude singulière de l’électorat populaire et ouvrier de la circonscription au second tour: François Ruffin progresse au second tour dans des zones où Marine Le Pen progresse au second tour de la présidentielle. « Marine Le Pen comme François Ruffin ont bénéficié d’un réflex anti-Macron diffus dans cette circonscription populaire.» (5). La fondation poursuit: « Compte tenu de l’écart du taux de participation et de la différence de positionnement politique très marquée entre Marine Le Pen et François Ruffin, les deux scrutins diffèrent très nettement et les scores sont là pour en attester.» Elle indique donc que les réflexes anti-Macron ont été le fait de mobilisations électorales différentes (la participation diffère). Elle semble également impliquer qu’étant données les différences politiques entre la dirigeante du Front National et le député Insoumis, peuvent coexister deux réflexes anti-Macrons distincts, au sein de l’électorat populaire ouvrier. En effet, rien ne laisse penser que des mêmes électeurs puissent accorder leur suffrage à ces options radicalement différentes. Si l’on regarde également en terme de territoire, il est intéressant de noter que  François Ruffin est moins performant dans les zones péri-urbaines (autour d’Amiens et Abbeville ou encore Flixecourt) et rurales. Cette sous-performance semble plus relative à proximité des mairies communistes (6). Ces zones sont enclines au vote pour le Front National, au vote blanc ou à l’abstention. Le vote Front National protège-t-il contre le « virus insoumis » ? Cela pourrait expliquer en partie les moins bons résultats du candidat de la gauche radicale. Il est difficile ainsi de conclure plus avant que la note de la fondation sur ce réflexe anti-Macron des classes populaires et ouvrières de la région.     

La bataille des chiffres

La recomposition du second tour 

La note de la fondation Jean Jaurès produit plusieurs tableaux sur les reports potentiels dont ont bénéficié les deux candidats du second tour de la législative. Nous les avons ajoutés ci-dessous pour faciliter la lecture. Comment expliquer cette remontée surprenante de François Ruffin qui accusait un retard de 10 points sur son adversaire de la République En Marche? C’est là une question d’importance pour le débat à gauche. Quelles sont les possibilités de ralliement à la France Insoumise? Peut-elle compter sur l’électorat populaire du Front National et des Républicains? Le populisme de gauche peut-il attirer à lui une partie des électeurs du camp social opposé? Cela peut-il justifier le tournant populiste de Jean-Luc Mélenchon? L’abandon des références à la gauche?  Si la fondation Jean Jaurès prend des précautions en déclarant « les progressions respectives de François Ruffin et Nicolas Dumont entre les deux tours ne permettent pas de valider cette thèse d’un report massif et univoque des électeurs frontistes sur François Ruffin » (7), un certain nombre d’éléments d’analyse laissent place au doute, nous voulions les discuter. Après lecture du premier tableau (8), on peut voir le rôle fondamental que constitue le report de gauche dans l’élection des candidat.e.s de la France Insoumise qui s’étaient qualifié.e.s au second tour des élections législatives. En effet, au premier abord on peut noter que les « remontées » en voix de candidat.e.s sont liées au total gauche exprimé au premier tour. Assez logiquement, plus le pourcentage de gauche hors FI exprimé au premier tour de l’élection est fort, plus la progression du nombre de voix de la France Insoumise entre les deux tours est forte. A l’exception du cas de Ugo Bernalicis, dès lors que le score du Front National au premier tour est supérieur à 10%, la progression du candidat France Insoumise au second tour est moindre. Cela tendrait à aller dans le sens inverse de la lecture populiste qui veut croire dans la fédération du peuple au-delà des subjectivités politiques exprimées. 

Composition du vote au deuxième tour en fonction du vote au premier tour (base 100)



La note de la fondation Jean Jaurès poursuit son travail avec deux tableaux (ci-dessous) présentants les « progressions en point » de François Ruffin et Nicolas Dumont d’abord en fonction du score du candidat Les Républicains par communes puis du score du candidat Front National. On peut donc voir d’abord qu’il existe une corrélation entre le score du candidat des Républicains et la progression du candidat La République en Marche, la fondation estimant que sans doute ce dernier est apparu comme « un moindre mal à une part significative de l’électorat de droite »(9). A contrario, le candidat insoumis connaît une progression moyenne de 30 points qui ne semble pas liée au score des Républicains. En ce qui concerne la progression en fonction du score du Front National, on retrouve une progression de la France Insoumise et de la République en Marche qui ne semble pas liée au score frontiste. La fondation Jean Jaurès conclut bien rapidement que « l’électorat frontière s’est éparpillé au second tour, avec une inclinaison plus forte pour le candidat de la gauche radicale» (10) même si elle concède que le candidat insoumis a bénéficié « pour alimenter sa « remontada » de l’apport d’autres électeurs puisque il progresse très fortement y compris dans les communes ayant très peu voté FN au premier tour ». 

Vote au deuxième tour en fonction du score Les RépublicainsVote au second tour en fonction du score Front National


Ces conclusions de la fondation nous semblent pourtant bien curieuses. Elles ne prennent en effet pas en compte la recomposition du corps électoral au second tour. En effet, dès lors que l’abstention avait augmenté entre les deux tours, la participation étant passée de 46,6% à 41%, la « progression par point » des deux candidats allait de facto connaître une hausse automatique. La baisse de la participation dans la circonscription (5,6 points) se situe dans la moyenne nationale (6,7 points) (11) et la circonscription ne semble pas constituer un cas particulier à cet égard. On peut noter également que face à la gauche les duels contre la République en Marche sont particulièrement frappés par l’abstention (12), ce qui pourrait signifier une sous-mobilisation des électeurs de droite ou du Front National dans ce contexte particulier. 

Rien ne permet d’affirmer que les personnes ayant participé au scrutin au premier tour et au deuxième tour sont les mêmes. Si des reports des électeurs du premier tour des Républicains et du Front National existent probablement, peut-être certains se sont réfugiés dans l’abstention tandis qu’il n’est pas à exclure que des abstentionnistes du premier tour aient pu participer a contrario au second tour. Ces progressions peuvent donc être expliquée également par de nouvelles mobilisation d’électeurs différents. Ce serait aller vite en besogne que de voir dans le cas présent la confirmation de la capacité de la gauche à « récupérer » les votes populaires face à un candidat du centre ou de l’oligarchie comme pourrait le désigner les populistes à gauche.

Des subjectivités politiques irréconciliables 

S’il peut exister des cas particuliers liés au territoire ou à la caractérisation sociale des populations qui y vivent, une analyse des données nationales permet tout de même de faire deux constats sur la politisation des électorats populaires que l’on retrouve concentré dans le vote pour Jean-Luc Mélenchon et pour Marine Le Pen. Ces deux observations concernent la question du déploiement et des transferts électoraux et celle de la subjectivité politique de l’électorat, c’est à dire la caractérisation de sa représentation du monde.  

En ce qui concerne la question des transferts électoraux, on peut remarquer entre 2012 et 2017 l’absence de porosité entre le bloc « mélenchoniste » et le bloc « lepenniste » : seuls 2% des votants Mélenchon de 2017 avaient voté pour Marine Le Pen en 2012, inversement 2% des électeurs de 2017 de Marine Le Pen avaient voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 (13). Le Front National a bénéficié d’un élargissement de sa base électorale grâce au soutien d’anciens électeurs sarkozystes pendant que le France Insoumise a bénéficié d’apports de toute la gauche (anciens électeurs de Hollande, ou des Verts). Le déplacement des électorats se fait de proche en proche c’est à dire qu’ils se déplacent vers des options similaires ou qui partagent des caractéristiques idéologiques avec l’ancienne option soutenue. Sans nier la possibilité de voir des stratégies politiques viser la recomposition politique de leur électorat, les tendances lourdes de la socialisation politique y compris le clivage droite/gauche conservent une place prépondérante. Peut-être des changements plus significatifs dans le vote peuvent s’observer chez des électeurs ayant connu un rapport décousu à la participation politique comme pour le schéma suivant : vote—abstention—vote. La question également du renouvellement du corps électoral peut jouer sur l’apparition de nouvelle structures d’explications du vote. Ces pistes sont à explorer mais ne remettent pas en cause la non-porosité actuelle des deux blocs.

Ce que nous apprennent également les données nationales sur les électorats des candidats Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, c’est que ceux-ci sont l’expression de deux conceptions du monde différentes et conflictuelles. Ces subjectivités politiques peuvent être mesurées, notamment sur différents sujets à travers ce que certains sociologues appellent « bloc valeur ». Ainsi, on retrouve des fractures nettes sur différentes thématiques comme l’immigration, le rapport aux chômeurs et au libéralisme, la vision de la protection sociale,… Le tableau suivant extrait de l’enquête électorale de 2017 du CEVIPOF révèle l’existence des ces ruptures dans l’électorat, toute classe sociale confondue: 

Les valeurs du peuple, Luc Rouban, CEVIPOF



La participation ne diffère pas fondamentalement de celle au niveau national. La progression en nombre de voix du candidat François Ruffin au second tour est de +103%, soit une des plus faibles des candidat.e.s insoumis.e.s qualifié.e.s au second tour (entre +83% et +168%, cf tableau 1). Il semble difficile de voir ainsi dans cette élection législative un cas particulier. Cette « remontada » est finalement un cas plutôt classique de permanence des clivages politiques et comportements électoraux. Cela n’interdit pas de souligner l’originalité et la qualité particulières engagées au service de la formidable campagne de François Ruffin.

Conclusion 

La note de la fondation Jean Jaurès offre une analyse intéressante du cas particulier picard. Elle manque néanmoins de rigueur dans ses explications des reports électoraux de second tour. Ses observations vont cependant dans le sens de l’analyse que nous portons ces dernières années : les populistes de gauche, après avoir capté une partie de l’ancien électorat socialiste, cherchent sans succès pour le moment à forcer la recomposition électorale. En tentant dans leur discours d’atteindre ce qu’ils nomment les « fâchés mais pas fachos » « les gens », ils doivent parfois faire l’économie de la lutte idéologique sur des questions. On a pu le remarquer récemment sur la question de l’immigration. Cette stratégie peut-elle être payante si elle se fait au détriment de la fidélisation de l’électorat de gauche? Jean-Luc Mélenchon est le candidat qui a perdu le plus d’électeurs entre 2012 et 2017, soit environ 25% des ses électeurs de 2012 (14). Cela peut faire sa force comme sa faiblesse. Le résultat de la dernière législative partielle à Evry et sa chute dans les sondages en vue des élections européennes n’est tout de même pas de bon augure.  

A. Avrial     



(1) Un an après : retour sur la « remontant picarde » de François Ruffin aux législatives de juin 2017, Fondation Jean Jaurès, 23 juin 2018, p.11  

(2) Ibid, p 7
(3) Ibid, p 3
(4) Ibid p 3
(5) Ibid, p 14
(6) Ibid, p 7, p 13
(7) Ibid, p 12
(8) Ibid, p 11
(9) Ibid, p 13
(10) Ibid, p 13

(11) Autour de 57,4 % d’abstention au second tour des législatives 2017, un nouveau record, Le Monde, 18.06.2017, Les Décodeurs
(12) Législatives 2017 : l’abstention a été plus importante lors des duels de LRM avec la gauche qu’avec la droite, Le Monde,  20.06.2017,  Laura Motet 
(13) Harris Interactive, « Le 1er tour de l’élection présidentielle 2017. Composition des différents électorats, motivations et éléments de structuration du vote », 23 April 2017
(14)  Ifop, Le profil des électeurs et les clefs du premier tour de l’élection présidentielle, 23 avril 2017 


François Ruffin en campagne